Aujourd'hui d'innombrables organisations collectent des données sur nous. Il y a les caméras de surveillance, omniprésentes dans les lieux privés, comme les commerces, et dans les lieux publics, comme les rues, les parcs, les manifestations. Des caméras, placées suffisamment haut pour que nous n'ayons pas conscience de leur présence, surveillent et enregistrent nos gestes. Nos téléphones portables nous localisent à n'importe quel moment de la journée. Il y a aussi Internet. Chaque site que nous consultons place des fichiers espions sans notre consentement sur le disque dur de notre ordinateur, prétendument pour nous assurer un meilleur service. Tous ces sites poussent l'hypocrisie jusqu'à nous obliger à déclarer que nous avons consenti au dépôt de ces fichiers espions. Nos courriers électroniques sont scannés, analyser, enregistrés.
Mais si vous expliquez cela, la plupart des gens vous répondront que cette surveillance ne les dérange pas parce qu'ils n'ont rien à cacher. C'est l'argument suprême utilisé par les organismes qui veulent collecter toujours plus de données sur nous : un individu honnête n'a rien à cacher. Autrement dit, un individu honnête n'a aucune raison de s'opposer à la surveillance constante de sa vie privée. Une personne qui s'y oppose ne peut être que malhonnête. Cet argument prêt à l'emploi est repris par la plupart des gens qui se soumettent docilement à la surveillance.
Au lieu d'expliquer, comme on le fait généralement, que chacun a quelque chose à cacher même s'il n'est pas malhonnête, prenez plutôt votre interlocuteur au mot. Demandez-lui le mot de passe de sa boîte de courrier électronique. Un peu interloqué, il vous demandera pourquoi vous voulez connaître son mot de passe. Candidement, vous lui expliquez que vous connaissez déjà son adresse électronique, mais que l'adresse seule n'est pas suffisante pour lire les messages de sa boîte mail. Vous avez aussi besoin de son mot de passe. C'est pour cette raison que vous voulez le connaître. De plus en interloqué, il vous demandera pourquoi vous voulez lire ses courriers électroniques. Vous lui répondrez alors que vous êtes curieux de ses problèmes de santé, de sa vie affective et sexuelle, de sa correspondance avec ses parents et ses amis. C’est pourquoi vous souhaitez lire tous ses mails et, éventuellement, les republier sur twitter ou facebook. Votre ami trouvera votre demande extravagante et refusera de vous donner son mot de passe. C'est alors que vous vous étonnerez : « Mais enfin, je ne comprends pas. Tu viens de me dire que tu n'as rien à cacher. Si tu n'as rien à cacher, en quoi cela te dérange-t-il que je sois au courant de ton salaire, de tes relations amoureuses, de ta vie sexuelle et que j'en fasse profiter tous mes amis ? Puisque tu n'as rien à cacher je ne vois vraiment pas en quoi cela peut te déranger. »
Ainsi, quand quelqu'un vous dit qu'il n'a rien à cacher, ce qu'il veut dire n'est pas qu'il n'a rien à cacher, mais qu'il n'a rien à cacher à l'autorité. En d'autres termes, il dit qu'il est soumis à l'autorité. Cela ne le dérange pas que l'autorité puisse le voir nu, mais il n'accepte pas que vous partagiez ce privilège. Mais comme l'individu n'aime pas se voir tel qu'il est, il préfère dire : « Je n'ai rien à cacher. », ce qui le valorise parce que cela veut dire : « Je suis honnête. », plutôt que : « Je suis un paillasson sur lequel on s'essuie les pieds. »
