Dans son Contrat social, Jean-Jacques Rousseau, célébré comme l’un des plus grands penseurs politiques, énonce deux affirmations contradictoires au sujet de la validité du pacte social.
Il affirme d’abord que, pour sa validité, le pacte social exige un consentement unanime. Immédiatement après, il affirme que le pacte social est valide même si le consentement n’est pas unanime. Ces deux affirmations, contenues dans deux paragraphes du chap. 2 du livre IV qui se suivent, sont inconciliables l’une avec l’autre. Ou bien un consentement unanime est la condition de la validité du pacte, ou bien il n’en est pas une. Mais ce ne peut être à la fois l’un et l’autre.
Cette contradiction, cependant, ne saute pas aux yeux du lecteur inattentif parce que Rousseau a formulé ses affirmations dans des termes qui en masquent la signification profonde C’est pourquoi il est indispensable de les commenter pour la faire ressortir.
La première de ces deux affirmations dit : « Il n’y a qu’une seule loi qui, par sa nature, exige un consentement unanime ; c’est le pacte social. » Livre IV, chap. 2.
Il n’y a qu’une seule loi qui exige un consentement unanime. Mais cette seule loi, c’est le pacte social. Par suite, indiscutablement, cette phrase renferme la première des deux affirmations dont nous avons parlé : le pacte social exige un consentement unanime.
Si le pacte exige un consentement unanime, la conséquence qui en découle, si le verbe « exiger » n’est pas cosmétique, est que, si le consentement n’est pas unanime, le pacte sera invalide. Autrement dit, un consentement unanime est la condition sine qua non de la validité du pacte.
Les choses sont un peu plus compliquées en ce qui concerne la deuxième affirmation parce qu’elle est formulée moins explicitement que la première. Néanmoins il est hors de doute qu’elle est impliquée par une phrase du chapitre 2 du livre IV qui suit immédiatement le paragraphe dans lequel Rousseau affirme que le pacte social exige un consentement unanime. Voici cette phrase :
« Si, lors du pacte social, il s’y trouve des opposants, leur opposition n’invalide pas le contrat »
Dans cette phrase Rousseau envisage l’éventualité que, lors du pacte, le consentement au pacte ne soit pas unanime. Car supposer qu’il y a des opposants au pacte, c’est bien supposer que le consentement au pacte n’est pas unanime.
L’affirmation que « le pacte social exige un consentement unanime » implique que, si le consentement n’est pas unanime, le pacte n’est pas valide. C’est donc cette conclusion que Rousseau aurait dû logiquement déduire de la présence d’opposants lors du pacte Mais il ne la déduit pas. Il affirme le contraire : « leur opposition n’invalide pas le pacte ». Cela revient à dire que Rousseau affirme ici que l’absence de consentement unanime n’invalide pas le pacte. Et dire que l’absence de consentement unanime n’invalide pas le pacte, c’est bien dire que le pacte n’exige pas un consentement unanime. Autrement dit, un consentement unanime n’est pas une condition de la validité du pacte.
Rousseau énonce donc effectivement dans le chapitre 2 du livre IV de son Contrat social les deux affirmations contradictoires que nous avons dites. La contradiction est masquée par la deuxième formulation utilisée par Rousseau ; de sorte qu’elle ne saute pas aux yeux. Elle n’en est pas moins indéniable. Mais Rousseau n’y fait aucune allusion, comme si, dans son esprit, ces deux affirmations ne se contredisaient pas.
Il est remarquable qu’il existe une incohérence fondamentale dans la grande œuvre de Rousseau, mais il n’est pas moins remarquable que cette incohérence n’ait été remarquée par aucun des commentateurs de Rousseau. Le Contrat social est certainement l’une des œuvres politiques au monde qui a été la plus commentée, mais aucun de ses innombrables commentateurs n’a remarqué cette contradiction, du moins à mon humble connaissance (si vous pensez que je suis dans l’ignorance, parlez sans crainte). Les commentateurs les plus perspicaces l’ont approchée mais n’y ont point atteint.
Raymond Carré de Malberg, probablement l’analyste le plus profond de Rousseau, écrit :
« L’explication proposée par Rousseau pour concilier la liberté du citoyen avec sa soumission à la majorité se fonde avant tout sur l'idée que chaque membre de l'État a dû consentir pour sa part et a effectivement consenti à la formation du contrat social. Rousseau insiste à plusieurs reprises sur ce point : « La loi de la pluralité des suffrages est un établissement de convention, et suppose au moins une fois, l'unanimité… en effet, s'il n'y avait point de convention antérieure, où serait l'obligation pour le petit nombre de se soumettre au choix du grand ? » (Livre I chapitre 5). Et ailleurs : « Il y a une loi qui, par sa nature, exige un consentement unanime ; c'est le pacte social… » (Livre IV, chapitre 2).
Ainsi, l'unanimité des consentements au pacte social est une condition essentielle de tout le système. Or, il est bien certain que cette unanimité ne sera jamais réalisée, et Rousseau lui-même a dû prévoir le cas où « lors du pacte social, il s'y trouve des opposants ». Mais, dit-il, « leur opposition n'invalide pas le contrat, elle empêche seulement qu'il n'y soit compris : ce sont des étrangers parmi les citoyens. »
Raymond Carré de Malberg pointe ici plusieurs faits importants. i) l'unanimité des consentements au pacte social est une condition essentielle de tout le système ; ii) cette condition essentielle est une condition impossible. « Cette unanimité ne sera jamais réalisée. » ; iii) Ce fait est la raison qui a poussé Rousseau à affirmer que la présence d’opposants n’invalide pas le contrat.
Cependant Raymond Carré de Malberg n’a pas dégagé la signification de la phrase : « Si, lors du pacte social, il s’y trouve des opposants, leur opposition n’invalide pas le contrat ». Il n’a pas remarqué qu’elle signifie que le pacte n’exige pas un consentement unanime. Par suite, il n’a pas dit non plus que Rousseau déclare que le pacte exige et n’exige pas un consentement unanime.
Vous répondrez qu’on n’a jamais vu un monde sans problème. Même s’il y a une contradiction dans le Contrat social, même si les innombrables commentateurs de Rousseau ne l’ont jamais remarquée, il n’y a là rien d’original. Cela ne vaut pas la peine d’en parler. Vous avez peut-être raison.
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Dans une société comme la nôtre où tout ce qui est politique est faux, il faut expliquer tout ce qui est politique.
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Cette pétition ne prend pas d’ampleur. Certaines pétitions prennent de l’ampleur, pas celle-ci.