La mystique de la constitution, c'est le fait d'adorer la constitution, de se prosterner devant elle, de l'honorer comme un veau d'or. La mystique de la constitution a joué un rôle important dans la révolution française. En effet, pour préparer la révolution, les idéologues dévoués aux intérêts de la bourgeoisie ont présenté la constitution comme une médecine qui guérirait tout.
« Les députés aux États généraux étaient munis de cahiers de doléances, rédigés par leurs électeurs. La plupart de ces cahiers estimaient que le malaise politique, économique, sociale dont la France souffrait était la conséquence du fait qu'elle ne possédait pas de constitution. De constitution écrite et rationnelle s'entend. Car le régime monarchique fonctionnait selon certaines normes, mais celles-ci avaient été fixées au cours des siècles par une multitude d'ordonnances qui se superposaient et parfois se contredisaient. Or, les écrivains politiques du XVIIIe siècle avaient, dans leurs écrits, répandu l'idée qu'un État moderne ne pouvait vivre que s'il était pourvu d'une constitution rationnelle. » Jacques Godechot, Les Constitutions de la France depuis 1789.
La mystique de la constitution est donc particulièrement la mystique de la constitution rationnelle.
C'est une profonde erreur de s'imaginer qu'une constitution prétendument rationnelle (les constitutions rationnelles n'existent pas. Toutes sont coutumières) est la médecine miracle qui guérit tout. La France a connu quinze constitutions successives mais ses problèmes économiques et sociaux n'ont pas disparu pour autant. L'idée que tous les malaises de la France d'ancien régime provenaient de l'absence de constitution rationnelle était profondément fausse, naïve et malhonnête.
Les gens considèrent la constitution comme un texte protecteur. C'est vrai en France, mais c'est plus vrai encore aux États-Unis parce que les États-Unis n'ont eu qu'une seule constitution, la constitution de 1787, alors que la France en a eu quinze. Pour cette raison, les Américains sont particulièrement fiers de leur constitution. Ils la célèbrent chaque année et distribuent son texte dont les élèves apprennent le préambule par cœur. En France, nous n'en sommes pas là parce que notre histoire nous a appris à relativiser les mérites des constitutions. Chez nous, la mystique des droits de l'homme remplace la mystique de la constitution. Il convient de noter à ce sujet que la France a eu trois déclarations des droits de l'homme, mais la plupart des gens le savent pas parce qu'une seule, la première, celle de 1789, est honorée comme un veau d'or.
Ceux qui voient les constitutions comme des textes protecteurs se trompent fort. Les constitutions ne sont pas des textes protecteurs, mais des prisons du peuple.
Dans son Contrat social, Rousseau écrit : «Le peuple Anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement : sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde. » (Livre III, chap. 15).
Si le peuple anglais se trompe fort, Rousseau également se trompe fort. Car il n'est pas vrai que le peuple anglais était libre durant les élections parce qu'elles se déroulaient dans les conditions fixées par la constitution. Or le peuple ne peut pas fixer ces conditions. Elles lui sont imposées par la constitution et le peuple ne peut pas changer la constitution. C'est la raison pour laquelle le peuple n'est jamais libre, pas même durant les élections.
Si l'on se réfère à notre suffrage universel actuel, il est à peu près impossible de faire comprendre cette idée aux gens. Il est plus facile de la faire comprendre si l'on prend l'exemple du suffrage censitaire. Durant certaines périodes de notre histoire, en raison du suffrage censitaire, le corps électoral comptait moins de 100 000 électeurs pour une population de plus de 30 millions d'habitants. Il est facile de comprendre que, dans ce cas, le peuple n'est pas libre, même durant les élections.
Le peuple n'est pas plus libre lorsque le suffrage est universel. Mais, dans ce cas, il faut davantage d'explications pour le faire comprendre.