SOS men bashing
Apr 3, 2020

Noam Chomsky est un linguiste américain plus connu pour ses engagements politiques que pour ses travaux de linguiste. Ses critiques portent surtout sur la politique étrangère des États-Unis et le fonctionnement des médias de masse.
Dans l’un de ses livres, Manufacturing consent (La Fabrication du consentement. De la propagande médiatique en démocratie, avec Edward Herman, Agone, 2008), il fait observer que les discours médiatiques renferment des présupposés. A titre d’exemple, il donne l’exemple de la question de savoir si les États Unis avaient eu raison de défendre le Sud Vietnam.
« Quand le débat (notez bien ce mot : le débat) aux États-Unis et en Occident porte sur la question de savoir si les États-Unis avaient tort ou raison de défendre le Sud-Vietnam, on part du présupposé que les États-Unis défendaient le Sud-Vietnam. Mais quand on demande si les Russes avaient raison ou tort de défendre l'Afghanistan, tout le monde se rend compte que la question est mal posée. Ils ne le défendaient pas, ils l'attaquaient.
"Les États-Unis aussi étaient en position d'agresseur mais il était interdit de poser la question en ces termes (Voilà pourquoi j’ai attiré votre attention sur le mot « débat ». Peut-on dire qu’il y a débat lorsqu’il est interdit de poser des questions ? Si on n’a pas le droit de poser des questions, le débat n’est pas un débat. Il aurait fallu en trouver un autre plus approprié). La seule chose dont on pouvait discuté (discuter !) était de savoir s'il était juste ou injuste de défendre le Sud-Vietnam contre ses propres citoyens. Pendant quarante ans, j'ai étudié la presse américaine pour voir si, une seule fois, elle dirait que Kennedy a attaqué le Sud-Vietnam."
Noam Chomsky ne dit pas que pas une seule fois en quarante ans la presse américaine n’a dit que Kennedy avait attaqué le Sud-Vietnam. Je le déplore. J’aurais aimé qu’au lieu de nous dire qu’il avait étudié la presse américaine pendant quarante ans pour voir si, une seule fois, elle dirait que Kennedy avait attaqué le Sud-Vietnam, il nous dise qu’il avait CONSTATE que pas une seule fois en quarante ans elle n’avait dit que Kennedy avait attaqué le Sud-Vietnam. Il aurait pu dire quelque chose comme : « J'ai étudié la presse américaine pendant quarante ans et j'ai constaté qu'elle n’a pas dit une seule fois que Kennedy avait attaqué le Sud-Vietnam. » Ce qui va sans dire va mieux encore en le disant. Mais passons.
Noam Chomsky poursuit :
« C'est pourtant bien ce qu'il (Kennedy) a fait lorsqu'il a envoyé l'armée de l'air bombarder des villages vietnamiens, lorsqu'il a lancé des programmes de destruction des récoltes, lorsqu'il a autorisé l'utilisation du napalm, lorsqu'il a obligé des dizaines de milliers de paysans à se regrouper dans des camps de concentration (qualifiés de "hameaux stratégiques") pour soi-disant les «  défendre  » contre la guérilla – une guérilla qui avait en fait leur soutien comme le reconnaissait Washington –, etc. Tout cela est bien documenté dans les archives officielles, dans des enquêtes détaillées par zones effectuées par des experts pour le compte de l'armée américaine –, des experts qui approuvaient les objectifs de l'effort de guerre américain –, et dans d'autres sources. Mais qu’importent, les États-Unis « défendaient » le Sud-Vietnam. Nous pouvons nous demander si cette « défense » était juste et légitime mais pas si l'attaque était juste et légitime. »
L’affirmation de Jean Michaud dont je vous ai parlé : « L’idéal de Rousseau était la démocratie » renferme un présupposé du même genre que la question de savoir si la défense du Sud Vietnam était juste et légitime. Lorsqu’il affirme que l’idéal de Rousseau était la démocratie Jean Michaud ne dit pas une chose mais deux. Il dit premièrement qu’il n’existe qu’une démocratie. Il dit deuxièmement que cette démocratie unique était l’idéal de Rousseau.
S’il est vrai qu’il n’existe qu’une seule démocratie, nous aurons à nous demander si cette seule démocratie était l’idéal de Rousseau. S’il existe plusieurs démocraties, nous aurons à nous demander quelle démocratie était l’idéal de Rousseau.
« Une » est un article indéfini. « La » est un article défini. L’article défini est utilisé pour désigner un objet bien connu qui n’a pas besoin d’être précisé. En écrivant que « l’idéal de Rousseau était LA démocratie » Jean Michaud dit aux élèves que le concept de démocratie n’a pas besoin d’être précisé. Il aurait pu écrire : « L’idéal de Rousseau était UNE démocratie. » Mais cette manière d’écrire aurait amené les élèves à se poser la question de savoir quelles étaient les démocraties et laquelle était l’idéal de Rousseau.
Lorsque l’on pose une question à quelqu’un, il est possible que ce quelqu’un se pose la question qu’on lui a posée, mais ce n’est pas toujours le cas. Ce n’est pas parce que l’on pose une question à quelqu’un que ce quelqu’un se pose cette question. Bien souvent, il la balaie d’un haussement d’épaules parce qu’elle lui paraît sans intérêt. Il ne voit pas où elle mène. C’est la raison pour laquelle il ne suffit pas de poser une question une seule fois. Il faut la poser plusieurs fois, il faut y revenir, il faut l’expliquer afin qu’elle puisse être comprise. Alors, seulement, la personne à qui vous posez la question pourra se poser la question que vous lui posez.

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