Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute. Nous savons cela depuis que nous avons lu la fable de La Fontaine : « Le corbeau et le renard. »
Maître Corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître Renard, par l’odeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage :
Eh ! bonjour, Monsieur du Corbeau.
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois.
À ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie ;
Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le Renard s’en saisit, et dit : Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l’écoute.
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.
Le Corbeau, honteux et confus,
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.
Cette fable nous apprend que, pour obtenir le fromage du corbeau, le renard ne lui demande pas de le lui donner. Il emploie un procédé plus efficace, la flatterie. Il complimente le renard sans que celui-ci se doute de la raison de ces compliments. C'est pourquoi il les prend au premier degré. Il se trompe sur la raison profonde pour laquelle le renard lui fait des compliments.
Dans les régimes démocratiques, on fait deux fois l'éloge des individus : intellectuellement et politiquement.
Les individus sont loués pour leurs qualités intellectuelles : ils sont instruits, éclairés.
« Si le citoyen est un homme de mémoire et d’action, il est aussi un homme de savoir, qui réfléchit et agit en connaissance de cause. Le grand philosophe Kant lui dit Saupere aude ! (Ose savoir !), signifiant par là son idéal d’acculturation pour tous les hommes. L’accès à la science, à la culture et à l’information est en effet à ses yeux le garant d’une société de progrès, plus humaine et plus juste, édifiés par des hommes enfin sortis de leur minorité. N’est-ce pas là la marque du siècle des Lumières, caractérisé par un formidable appétit de connaissance porteur d’espérance ? Dès lors peut naître et s’amplifier l’opinion publique, engagée dans la construction d’un monde meilleur.» Sophie Hasquenoph, Initiation à la citoyenneté de l’Antiquité à nos jours, p206.
Les gens ont aussi un esprit critique acéré par l’instruction qu’ils ont reçue.
« La fonction éminente de l’enseignement secondaire est la formation de l’esprit critique.» Albert Malet, Jules Isaac.
C’est la raison pour laquelle ils sont bien trop malins pour qu'on puisse les tromper. Si on essayait de le faire, ils s'en rendraient compte. Le président américain Abraham Lincoln déclarait : « On ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps. » Abraham Lincoln avait parfaitement raison. On ne peut pas tromper le peuple tout le temps. Il est bien trop malin. Si on essayait de le faire, il s'en rendrait compte, c'est évident.
Dans les régimes démocratiques les gens sont aussi loués politiquement : ils exercent un pouvoir politique décisif. Ils s'expriment, ils contrôlent, ils sanctionnent. Ils font des choix de société. En un mot, ils exercent la souveraineté. Exercer la souveraineté est une responsabilité importante car, si les gens prennent de mauvaises décisions, les conséquences seront graves. C'est la raison pour laquelle, pour que les gens soient aptes à exercer leur souveraineté, ils doivent être éclairés.
« Il n’y a pas de démocratie forte sans des citoyens éclairés sur la marche de leur Cité. » Laurent Mauduit, Main basse sur l’information.
Et comme ils doivent être éclairés, ils le sont effectivement parce que, dans les régimes démocratiques, le système éducatif a précisément pour mission de former des individus éclairés afin de les rendre aptes à exercer au mieux leur souveraineté.
« Pour exercer pleinement ses droits et participer ainsi à la vie de la communauté, il faut être en possession des éléments nécessaires que sont l’éducation et l’instruction.» Sylvie Furois, Dictionnaire du citoyen.
« L’apprentissage de la citoyenneté passe par l’école qui a pour charge de répandre l’instruction, qui n’est autre que la liberté acquise par le savoir » Hippolyte Carnot, ministre de l’instruction de la IIe république.
« La condition première d'accès à la citoyenneté est l'instruction publique, laïque, universelle et obligatoire. » Guillaume Bernard et Frédéric Monera
Un mot réalise la synthèse des louanges politiques et intellectuelles : citoyen.
Vous demanderez peut-être : si, dans les régimes démocratiques, on fait l'éloge de l'individu, si on célèbre ses capacités intellectuelles et l'importance de ses pouvoirs politiques, ne serait-ce pas pour le flatter ? Ne serait-ce pas pour le manipuler sans qu'il s'en doute ?
La réponse est non, bien sûr que non, bien évidemment non. Si on flattait les gens, ils s'en rendraient compte, c'est évident. Ils sont bien trop malins pour qu'il soit possible de les berner : on ne peut pas tromper tous les gens tout le temps.