
Bonjour,
Merci à toutes et à tous d’avoir soutenu mon combat ! Hier soir, les député-es ont adopté une avancée majeure dans la lutte contre les violences sexuelles sur les enfants.
Après plusieurs années de mobilisation, les associations, de nombreuses personnalités mais également de très nombreuses voix anonymes sont parvenues à faire évoluer la loi concernant les violences sexuelles commises sur des enfants.
L’Assemblée Nationale a voté hier soir la création d'un double seuil d'âge à 15 ans pour les faits de pédocriminalité et 18 ans pour l’inceste, même si l’acte ne s’accompagne d’aucune contrainte ou menace. Les peines encourues sont de 20 ans de réclusion criminelle, qu’il s’agisse ou non d’un inceste. En pratique, cela signifie qu’en dessous de cet âge, on ne demandera plus aux enfants de prouver qu’ils n’étaient pas consentants. Il était temps !
Parce que ce n’était pas le cas, nous sommes en 2021 et malgré les réformes précédentes, jusqu’à maintenant il était toujours possible de prétendre qu’un enfant de 12 ans était consentant pour des relations sexuelles. Ou qu’un autre de 16 ans l’a été pour l’inceste commis par son père.
Alors forcément, c’est une avancée majeure, et un soulagement pour les victimes autant que pour toutes les personnes qui ont œuvré pour que la Justice n’épargne plus les pédocriminels. Mais comme rien n’est jamais parfait, il va rester au moins une faille dans le nouveau texte de loi : en effet, en cherchant à préserver les amours adolescentes, l'automaticité de la criminalisation ne s'appliquerait pas si le mineur a moins de cinq ans d'écart avec son partenaire majeur. Pour résumer : une relation entre un mineur de 14 ans et un majeur de 18 ans peut être consentie. Pourtant, des violeurs de 18 ans, ça existe. Le ministre de la Justice ne veut pas devenir le censeur des amours de jeunesse. C’est une intention louable.
Pourtant, cet écart de 5 ans n’est pas très cohérent : si le seuil de non-consentement est fixé à 15 ans, alors l’écart d’âge devrait être réduit et ne pas excéder 3 ans. La clause « Roméo et Juliette » pourrait s’avérer problématique comme tout ce qui n’est pas clair, strict et définitif. Selon -Santé Publique France - « l'âge au premier rapport sexuel s'est stabilisé au cours de cette dernière décennie et s'élève aujourd'hui à 17,6 ans pour les filles et 17,0 ans pour les garçons, sans différence notable selon le milieu social. » Ne peut-on pas tenir compte de cette notion et du seuil de 15 ans afin de ne pas mettre inutilement en danger des mineurs de 13 ou 14 ans ? J’ai bien conscience que c’est difficile de trancher, que c’est difficile de se dire qu’on risque de briser des amours adolescentes, mais sincèrement, en tant que mère, je veux savoir que ma fille ne se fera pas voler « sa première fois » par un abuseur. La loi devrait permettre un cadre clair, strict et indiscutable dans l’intérêt supérieur des adolescents.
Le texte propose que le délai de prescription de trente ans pour un viol sur un mineur soit prolongé si la même personne viole par la suite un autre enfant. Dans mon cas, je sais que mon beau-père a fait d’autres victimes, plus jeunes que moi, mais ces autres victimes avaient elles aussi énormément de mal à dénoncer les faits. Mais je m’interroge : pourquoi rallonger le délai au cas par cas ? L’utopie selon laquelle « les gens changent » et que les pédocriminels auraient le droit à l’oubli… Comment dire… C’est en totale déconnexion de la réalité et ça constitue un risque potentiel. L’homme qui a pu me violer pendant 14 ans alors que je l’appelais « papa », qui a agressé au moins quatre autres enfants de moins de 10 ans, commis des attouchements sur deux de mes tantes mineures, cet homme a-t-il pu changer ? Sans jamais être passé devant la justice, et en ayant été protégé jusqu’à sa mort par ses fils et ma propre mère ? On ne parle pas de quelqu’un qui aurait eu la mauvaise habitue de jeter ses mégots sur le trottoir ou de se garer n’importe où… On parle d’un homme qui a violé une enfant à partir de ses 4 ans et durant 14 ans… Je vous laisse apprécier. On trouvera peut-être que j’exagère de ne pas simplement me réjouir de l’avancée spectaculaire que représente ce texte de loi… En réalité, je suis soulagée, et dans l’absolu, oui, c’est une victoire. Mais en général, quand le combat a été long, difficile, douloureux, on met du temps à se rendre compte que « ça y est, c’est fini ».
Je m’étais engagée il y a longtemps, avec un livre paru en 2013 (qui s’appelait déjà « La parole »). Voilà 8 années écoulées. Beaucoup ? Pas tant que ça, je sais le travail long et acharné qu’ont mené de nombreuses victimes pour « libérer » cette parole. Parole que finalement, personne ne souhaitait entendre, parce que ça ne concernait que des anonymes, et que la plupart des gens ne se sentaient pas concernés. Il aura fallu des buzz, des noms de célébrités pour qu’enfin la Justice accouche d’une loi en faveur des victimes de ces violences que l’on continue de qualifier de « sexuelles » alors même que, pour les enfants, il n’est question que de torture et de barbarie. Le viol d’un enfant est un acte particulièrement odieux. Un enfant ne sait pas qu’on le viole, il se sent torturé, pense qu’on est en train de le tuer. Rien n’aurait changé s’il n’y avait pas eu de buzz médiatique. Je trouve que ça interroge sur notre société, car la loi ne change pas grâce aux paroles des victimes qui se manifestent depuis des décennies mais grâce à la notoriété des individus récemment mis en cause. J’espère donc que notre pays va enfin s’intéresser réellement à la parole des victimes, cette parole constamment remise en question lorsqu’on dévoile les actes que l’on a subis.
J’ai été une victime de ces violences, je suis une survivante de l’inceste. Le temps passe, mais je n’oublie rien de ce que ce crime absolu a eu de conséquences sur ma vie. Je n’étais pas consentante à 4 ans, pas plus à 10 ans, ni à 15 ans, ni à 18. Alors oui, je suis rassurée, soulagée et satisfaite car plus personne n’a le droit désormais de prétendre que j’avais consenti. C’est terminé. J’espère qu’un jour notre pays sera prêt à rendre ces crimes imprescriptibles, afin que ces actes soient reconnus pour ce qu’ils sont : des actes de torture et de barbarie qui ont des conséquences sur la santé physique, psychologique, sociale et familiale de toutes les victimes.
En attendant, on peut déclarer une victoire !