Victoire confirmée

NON au massacre du programme de philosophie en Terminale

Cette pétition a abouti avec 9 397 signatures !


Nous découvrons avec stupéfaction la proposition de programme pour les classes de Terminale en philosophie. Si cette proposition faite par un groupe d'experts est acceptée, les notions de conscience, de travail et de bonheur - entre autres - disparaîtront du programme. Le contenu et le sens de l'enseignement de la philosophie s'en trouveront profondément bouleversés et appauvris dès la rentrée 2020.

Monsieur le Ministre,

Enseignants en philosophie, parents d’élèves ou futurs parents d’élèves, élèves ou anciens élèves, nous n’acceptons pas que des notions aussi fondamentales que la conscience, le travail et le bonheur aient tout simplement disparu de la proposition de programme de philosophie pour les classes de Terminale, programme de tronc commun dont l'application est prévue pour la rentrée 2020.

Un groupe d’experts, le GEPP (Groupe d’Élaboration des Projets de Programme) vous a remis cette proposition le 20 mars 2019. Nous souhaitons que vous refusiez cette proposition, qui nous laisse pantois.

Nouveaux programmes de philosophie : proposition du GEPP

Pour la voie générale : 

  1. Métaphysique : le corps et l’esprit ; le désir ; l’existence et le temps ; l’idée de Dieu. 
  2. Épistémologie : le langage ; raison et vérité ; sciences et expérience ; étude d’un concept scientifique dans les champs des sciences de la matière ou des sciences du vivant ; la technique. 
  3. Morale et politique : la liberté ; l’État, le droit et la société ; la justice ; la responsabilité. 
  4. Anthropologie : la nature et la culture ; l’art ; la religion ; l’histoire.

Pour la voie technologique : 

  1. Métaphysique : le corps et l’esprit. 
  2. Épistémologie : la raison ; la vérité ; sciences et technique. 
  3. Morale et politique : l’État ; la justice ; la liberté. 
  4. Anthropologie : la nature et la culture ; l’art ; la religion.

Le nouveau programme de philosophie s'ouvre donc sur... la métaphysique. Or, la métaphysique, comme l’indique son nom grec, c’est ce qui vient "après" (meta, en grec). Les disciples d’Aristote avaient regroupé sous ce terme les livres du maître qui leur semblaient venir après l’étude de la nature, en grec la physique. Commencer par la métaphysique est donc un contresens historique et philosophique, et aucun enseignant ni aucun élève ne pourrait aujourd'hui commencer par la métaphysique. Ou bien faut-il supposer, Monsieur le Ministre, que tout le monde en sera capable demain, grâce à une soudaine inspiration ?

Demain, nous aurions donc dans le champ de la métaphysique des notions comme le corps, le désir ou Dieu. Nous ne pouvons nous résoudre à tirer ainsi un trait sur la philosophie des Lumières, qui a sifflé la fin de la métaphysique. Spéculations inutiles et invérifiables, montre Kant dans la Critique de la raison pure, car on peut dire à peu près tout et son contraire sur l'idée de Dieu, précisément, mais aussi sur celle du monde ou de l'âme... Dès la première semaine d’enseignement, un très grand nombre d’élèves seront confirmés dans l’idée que la philosophie est complètement déconnectée de la réalité, ne sert bien sûr à rien et ne leur apportera qu'une mauvaise note au Bac. Monsieur le Ministre, si l’on voulait discréditer une discipline, on ne s’y prendrait hélas pas autrement.

Commencer par l’idée de Dieu et finir par celle de l’homme ? L'homme n'est plus un sujet dans le programme. Que sera-t-il alors ? Un objet parmi d'autres, que l'on pourra "traiter" dans le domaine de l'épistémologie ou de l'anthropologie ? La pensée moderne commence à l'inverse avec la prise de conscience de soi-même comme pensée, appelée le cogito depuis Descartes. Avec la notion de conscience (qui disparaît du programme), avec ce que l’on appelle en philosophie le sujet (qui disparaît aussi), ce n’est pas seulement la tradition philosophique française, c’est l’ancrage de la pensée dans la modernité qui est aboli. Nous savons que vous êtes attaché à l’innovation, Monsieur le Ministre : pour le vaisseau de l’Education nationale dont vous avez la charge en ce moment, faut-il voguer toutes voiles dehors vers ce qui ressemble beaucoup à de la philosophie... médiévale ? 

L’étude de la notion de conscience (qui disparaît, donc) permet aux élèves de comprendre ce qu’est la réflexion, de s’éveiller au monde et à la présence d’autrui (qui disparaît aussi) ainsi qu’à une voix intérieure souvent synonyme d’exigence morale (qui disparaît aussi comme notion). L’une des branches les plus vivaces de la philosophie contemporaine accorde la priorité à l’étude de la conscience et de la perception (qui disparaît également) : il s’agit de la phénoménologie, avec Husserl, Heidegger, Sartre, Merleau-Ponty ou Levinas – excusez du peu. Nous exprimons notre vive inquiétude devant la disparition de tout ce qui relève de la subjectivité dans l'actuel programme de philosophie.

Les élèves spéculeront donc sur l’idée de Dieu alors que le programme fait passer au bistouri rien moins que le sujet, la conscience, l’inconscient, autrui, la perception, l'interprétation, le réel, la théorie, la démonstration, la politique, le droit, les échanges, la morale, le devoir, le bonheur. Ce n'est pas une réforme, mais un massacre ! Même la morale et la politique, que l'on croyait préservées, deviennent en réalité des "domaines" et ne seront plus des notions à étudier. Faut-il vraiment préférer Dieu à la conscience, à la morale et au bonheur ? Les élèves de la République feront des fiches sur la synonymie de l'Un et du Père chez Plotin, la preuve de l’existence de Dieu par l'idée de plus grand chez Anselme de Cantorbéry, etc. Très bien. Il ne s’agit pourtant pas d’en faire des théologiens. S’agit-il alors de réconforter ceux qui croient en Dieu ? Pour les croyants, Dieu n’est pas un objet intellectuel. La foi, selon Pascal, c’est "Dieu sensible au cœur, non à la raison".

Dans l’anthropologie, en fin d'année, il y aurait de nouveau place pour la notion de religion, ce qui ancrera l’idée, après les réflexions sur Dieu, que l’homme du 21ème siècle doit être résolument homo religiosus. Le rôle de la philosophie n'est pas de fournir "l'opium du peuple", selon la formule de Marx, c'est à l'inverse d'éveiller la pensée critique. Si nous lisons bien le projet de programme, le désir est classé dans la métaphysique et débouche sur... l'idée de Dieu. Et c’est la religion, non le bonheur, qui devrait dorénavant clore le programme des séries technologiques ! La suite logique pour certains sera d'entrer dans les ordres. Nous sommes très inquiets, Monsieur le Ministre : avez-vous le projet de supprimer la loi de 1905 ?

La prise de conscience de soi ne se fera plus, la réflexion sur autrui est vouée à disparaître. Quel Robinson, sur quelle île déserte, menacée d’engloutissement par le dérèglement climatique (et non métaphysique) les experts veulent-ils former ? En éliminant la notion d'inconscient, on tourne la page de la psychanalyse, de l'inconnu en nous, de tout ce faisait un peu désordre ; avec la fin de la notion de travail, il faudrait également renoncer à la perspective de la transformation de soi et du monde, qui s'accélère pour le meilleur et pour le pire depuis la Révolution industrielle au 19ème siècle. Là encore, quelque chose d’essentiel nous échappe. L'école de la République telle que vous l’envisagez, Monsieur le Ministre, doit-elle accoucher d’une nouvelle noblesse d’Ancien Régime, théologisante, paresseuse et sûre d'elle-même, dont le privilège de la naissance aura rendu inutile le travail sur soi ? 

Evacuer la notion de bonheur, cela revient enfin à détacher la philosophie des aspirations légitimes de l’homme. N’en déplaise au GEPP, nos vies ne se situent plus dans l’orbite de l’idée de Dieu, mais bien dans l'horizon du travail, d'autrui et du bonheur. Il est vrai que les aspirations de nos adolescents ne valent sans doute pas grand-chose au regard de l’absolu. Le problème, c’est que la question du bonheur est aussi ancienne que la philosophie elle-même et constitue sa motivation première chez Platon, Aristote, Épicure, Épictète, Cicéron, Sénèque ou Marc Aurèle – excusez encore du peu !

Avec la réforme du Baccalauréat et la réforme du lycée, l’enseignement de la philosophie sera profondément modifié dès l'année prochaine en classes de Première par l’introduction d'un enseignement de spécialité intitulé « Humanités, Littérature et Philosophie ». C’est déjà beaucoup, Monsieur le Ministre. Avec tout notre respect, il est difficile pour les enseignants de changer autant de choses en si peu de temps. Nous espérions que l’enseignement de la philosophie en classes de Terminale serait modifié seulement à la marge, d’autant que le programme actuel n'a suscité depuis plus de quinze ans ni l’indignation des enseignants, ni la perplexité des élèves, ni la colère de leurs parents. C'est en revanche ce qui pourrait se produire à partir de la rentrée 2020, si la proposition qui vous a été faite recueillait votre assentiment. 

Nous ne voulons pas d'un tel programme, qui supprime brutalement tout ce qui relève d'une subjectivité moderne, envoie la conscience de soi, la part de l'inconscient et le souci de l'autre aux oubliettes, remet la métaphysique et Dieu aux commandes, classe les notions dans les domaines comme des boules de Loto et va jusqu'à mélanger les domaines de la morale et de la politique  - depuis Machiavel on sait que celles-ci font toujours bon ménage ! La philosophie est coupée des préoccupations légitimes de l'homme et des questions qu'il doit rencontrer. C'est un programme de notions gravement appauvri, mais aussi étrangement redondant : l'idée de Dieu se recoupe avec la religion, la responsabilité avec la technique et la liberté.

La suppression des notions de conscience, de travail et de bonheur sont des amputations si graves que la philosophie en Terminale pourrait ne pas y survivre : nous osons espérer que ce n'est pas le sens de ce nouveau programme, dont les intentions nous restent sinon incompréhensibles. La conscience, le travail et le bonheur doivent continuer de faire partie du programme de philosophie en classes de Terminale !

Monsieur le Ministre, nous vous prions humblement - et même sans l’aide de Dieu - de refuser tout net la proposition du GEPP. Enseignants ou pas, nous sommes nombreux à avoir aimé la philosophie dès l'année de Terminale, ce qu'un tel programme n'aurait pas permis. Nous regrettons que les enseignants ne soient pas davantage consultés ou même impliqués dans les processus de décision concernant l'avenir de leur métier, comme cela se fait dans certains pays voisins, et que les experts pensent encore à leurs étudiants de Classes préparatoires ou de Master lorsqu'ils rédigent un programme à destination des classes de Terminale. Il nous reste l’espoir de nous faire entendre par des voies détournées, et vous remercions par avance de votre attention.



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