Petition updateLiu Xiaobo est mort, n'abandonnez pas Liu Xia !Quelques clefs pour entendre les poèmes de Liu Xia
Béatrice DESGRANGESFrance
Jun 21, 2018
Je continue mon compte rendu de la soirée de la Maison de la poésie. Après la belle présentation de Liu Xiaobo et de Liu Xia par Jean-Philippe Béja, Jean-François Bouthors m'a donné la parole. J. F. Bouthors : Je vais demander à Béatrice Desgranges, d’abord comment elle est arrivée à Liu Xia, et comment elle a appris le chinois parce qu’en tant que professeur de philosophie n’était pas tellement naturel ? Béatrice Desgranges : Alors pour moi, en tant que professeur de philosophie, la valeur essentielle, c’est la liberté, on ne peut pas être philosophe sans défendre la liberté. Par conséquent, j’ai toujours été très préoccupée par les droits de l’homme et mes élèves ont toujours entendu parler des dissidents, de toutes les victimes des totalitarismes, que ce soient des totalitarismes de gauche ou de droite, et j’ai connu Liu Xiaobo comme ça. Pour ce qui est de l’apprentissage du chinois, j’ai voulu l’apprendre pour aller en Chine. J’aurais voulu attendre que la démocratie revienne mais quand j’ai vu que c’était désespéré, après Tian’Anmen, j’ai quand même voulu y aller, en 95, mais j’ai voulu parler aux Chinois sans aucun intermédiaire. Je croyais que le chinois c’était une langue comme l’anglais que l’on apprend relativement facilement, j’ai très vite déchanté, évidemment, mais j’ai continué parce que pour moi une langue, c’est aussi une culture, une littérature etc. J’ai appris l’existence de Liu Xia seulement au moment où Liu Xiaobo a écrit « Je n’ai pas d’ennemi », une lettre merveilleuse qu’il a écrite à Liu Xia. Ensuite je me suis renseignée sur Liu Xia. Et puis quand j’ai appris, le 26 juin, que Liu Xiaobo était malade et qu’il allait mourir, j’ai mis en ligne une pétition pour Liu Xiaobo et pour Liu Xia demandant à Mme Hidalgo d’afficher leurs portraits géants sur les murs de l’Hôtel de Ville, comme cela avait été fait pour d’autres personnes, pour d’autres cas dramatiques, et, malheureusement, cette pétition, que vous pouvez trouver sur Change. org, n’a pas eu le résultat escompté mais, pour faire exister Liu Xia, pour que son nom ne s’efface pas des réseaux sociaux, j’ai voulu pouvoir mettre en ligne toujours de nouveaux poèmes et une revue de presse quasiment quotidienne ; je lis la presse anglophone, la presse sinophone, la presse francophone, même s’il y a malheureusement fort peu de choses dans la presse francophone : il y a un silence absolument dramatique sur cette affaire et donc j’ai commencé à lire les poèmes de Liu Xia et à les traduire pour pouvoir faire vivre le nom de Liu Xia sur les réseaux sociaux. J’ai ouvert un compte Facebook, ce que je n’avais jamais fait parce que cela ne m’intéresse absolument pas, un compte twitter, idem, exclusivement pour faire exister Liu Xia. Et j’ai découvert un poète absolument merveilleux. Avant qu’Emilie nous dise ces poèmes de Liu Xia, je voudrais vous donner quelques clefs pour que vous puissiez mieux les entendre. Vous avez vu tout à l’heure cette photo où Liu Xia esquisse un geste d’adieu tandis qu’on disperse les cendres de Liu Xiaobo en mer. Cette photo, quand je la vois, me fait penser, au premier poème connu de Liu Xia, "Histoires de mer". https://youtu.be/6JWmzGf9GCM C’est un poème de 1982 qui, par une étrange coïncidence, semble préfigurer cette scène dramatique ; on y voit une jeune épouse qui contemple « les limites invisibles de la mer » à travers les mailles d’un filet de pêcheur. On y voit un vieillard qui pleure ses amis morts en mer ; bien qu’on n’ait pas retrouvé les corps, il leur a érigé des tombeaux, pour qu’on ne les oublie pas. Et enfin, troisième élément, il se souvient de ses amours de jeunesse à travers un peigne qu’il a retrouvé sur la plage et qui est emporté au loin par les vagues. On a là trois éléments essentiels de la poétique de Liu Xia, l’amour, la mémoire des morts et un point de vue original. La poésie de Liu Xia, c’est une poésie narrative ; c’est-à-dire une poésie qui raconte des histoires mais qui raconte des histoires en rupture avec des « mensonges » (Jean-Philippe Béja parlait tout à l’heure de « vivre dans la vérité ») ; elle raconte donc des histoires en rupture avec les « mensonges reliés en édition de luxe » du réalisme socialiste. Au lieu de célébrer les foules révolutionnaires et les héros du communisme, elle s’attache aux histoires simples d’individus ordinaires : et, à ce titre, cette image des carrés minuscules que découpent les mailles du filet de pêcheur, est extrêmement significative. Vous remarquerez que le carré est aussi le format de toutes les photos de Liu Xia. Parce que pour elle, le rectangle représente le pouvoir, il représente la solennité et la fermeture. Avec ces carrés minuscules, Liu Xia réduit le champ aux limites d’une conscience subjective. Sa poésie est une poésie en première personne mais elle ne sombre pas dans l’obscurité presque autistique des poètes rebelles qui étaient en vogue à l’époque. Elle utilise des perspectives et des images simples, celle du vieillard et de l’enfant qui retournent chez eux « tels deux sampans glissant à la surface de l’eau », elle utilise le gros plan, le gros plan sur ce peigne aux dents cassées, qui représente l’amour mort. Ce sont des « choses vues », des choses vues très simples, mais elle les voit toujours avec l’œil du peintre ou du photographe, car ce qui importe pour l’artiste, ce sont les manières de voir, ce n’est pas tellement le sujet qui compte, c’est la manière de voir. Comme le montrent les photos de Liu Xia et comme le souligne Liu Xiaobo, il y a en effet une profonde unité entre les poèmes de Liu Xia et son œuvre iconographique. Entre ses poèmes et sa vie aussi. Le premier poème que l’on entendra ce soir, "D’un Oiseau l’autre", date de mai 1983, il date des jours heureux, au tout début de leur rencontre, dans une période où, après la féroce répression du premier Printemps de Pékin, en 1979, le désir de liberté était plus vivant que jamais. Or quoi de plus symbolique de la liberté qu’un oiseau ? Comme Prévert dans "Pour faire le portrait d’un oiseau", que vous connaissez certainement, Liu Xiaobo et Liu Xia se racontent des histoires, ils créent un monde imaginaire à la mesure de leurs désirs par la magie du langage. A force de parler de l’oiseau, eh bien l’oiseau se met à exister, il finit par « imprimer le reflet de sa petite silhouette » à la surface d’un verre. Puis l’image fixe se met en mouvement et l’oiseau s’envole : « abracadabra », comme disent les petits enfants…. On peut dire que l’oiseau, c’est l’animal totémique de Liu Xia : vous avez vu tout à l’heure l’image d’une poupée enfermée dans une cage à oiseau qui représente évidemment son désir d’envol et Liao Yiwu dit qu’on entendait le gazouillis des oiseaux dans son rire. On sait aussi que Liu Xia a écrit un conte où une petite fille dépose l’empreinte de sa main sur une vitrine, comme le font si souvent les enfants, et voilà que, dans le reflet du soleil, l’empreinte de sa main se transforme en hirondelle. On pourrait suivre, la courbe des espoirs et des désespoirs de Liu Xia à travers l’évolution du thème de l’oiseau. Dans la série des poèmes qu’elle écrit sur les "Paysages" tibétains, en 87, l’oiseau représente à la fois la liberté et de l’élévation spirituelle. Voilà ce qu’elle écrit : « Sur les eaux du lac, s’étend le vide du ciel Sur le vide du ciel, le vol tournoyant des oiseaux » Dix ans plus tard, dans "Un Réveil en sursaut", écrit alors que Liu Xiaobo purgeait une peine de trois ans d’emprisonnement, le thème de l’oiseau a totalement changé, elle sent dans sa main le cœur de l’oiseau qui palpite alors que la police est en train d’ébranler l’escalier dans ses cauchemars en venant l’arrêter. En 2014, alors qu’elle est séquestrée par le Parti, dans "Comme un arbre en hiver", un des derniers poèmes que vous entendrez ce soir, elle se dit impuissante désormais à peindre les oiseaux. Evidemment, les jours heureux n’ont pas duré et c’est Tian’Anmen qui a décidé de la vie de Liu Xia. J. F. Bouthors : Béatrice Desgranges, si je puis me permettre, dans la sélection des poèmes, elle ne s’intéresse pas seulement au chinois ; elle fait des références à Vang Gogh, des références à des auteurs étrangers… Elle n’est pas fermée sur elle-même.... La poésie de Liu Xia est ouverte sur l’universel, Liu Xiaobo et Liu Xia sont des penseurs de l’universel. C’est très très important. Elle parle, par exemple, de Kafka. Elle fait de la critique littéraire à travers ses poèmes. Le poème qu’elle a écrit sur Kafka, montre combien justement un certain nombre de ces intellectuels dont parlait tout à l’heure Jean-Philippe Béja, ont essayé de récupérer les auteurs contestataires et Kafka, ils ont essayé de le récupérer. Elle interpelle Kafka dans ce poème : « voilà que tout à coup, il t’est venu des amis à foison, lui dit-elle. Comme c’est étrange, ces gens-là se renvoient la balle entre le pouvoir et les faux rebelles ». C’est une femme qui lit et dont les lectures sont extrêmement profondes. Je traduisais il y a deux jours un poème sur Marguerite Duras, à propos de "Détruire dit-elle", extraordinaire d’intelligence. Et alors effectivement vous entendrez ce soir un poème consacré à Van Gogh, elle parle de Munch, elle parle de Charlotte Salomon, un peintre expressionniste allemand que je ne connaissais pas qui est morte à Auschwitz alors qu’elle était enceinte de quatre mois et vous entendrez aussi dans sa poésie des accents verlainiens. Je dois à mon amie Patricia, qui est prof de français, d’avoir découvert ces échos de Verlaine dans la poétique de Liu Xia. Vous connaissez sans doute mieux que je ne le connaissais, ce poème dont je vais vous lire la première strophe. « Le ciel est, par-dessus le toit, Si bleu, si calme ! Un arbre, par-dessus le toit, Berce sa palme. [...] Un oiseau sur l'arbre qu'on voit, Chante sa plainte. » Vous entendrez ces échos de Verlaine dans la poésie de Liu Xia. Mais c’est en Camille Claudel que Liu Xia trouve son double et sa sœur imaginaire. Pourquoi ? Eh bien, quelque chose que vous entendrez tout à l’heure, c’est qu’on a longtemps considéré Camille Claudel comme « une note en bas de page de cet homme ». « Cet homme », c’est évidemment Rodin. Je crois que vous comprendrez, quand vous aurez entendu les poèmes de Liu Xia, que Liu Xia n’est pas une note en bas de page de Liu Xiaobo.
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