Neuigkeit zur PetitionLiu Xiaobo est mort, n'abandonnez pas Liu Xia !Liu Xiaobo et Liu Xia racontés par Jean-Philippe Béja

Béatrice DESGRANGESFrankreich

20.06.2018
Je reprends mon compte rendu de la soirée de la Maison de la poésie.
Après avoir entendu la musique de Liao Yiwu (https://youtu.be/dMWn_GtK2G4), on a pu découvrir le dernier texte de Liu Xiaobo dans la vidéo que je lui ai consacrée. Le public a pu ainsi voir les photographies et les toiles de Liu Xia qu'il commentait avec amour le 7 juillet, quelques jours avant sa mort.
On entendu ensuite Jean-Philippe Béja, sinologue, traducteur de Liu Xiaobo et auteur, entre autres de "La Philosophie du Porc" et de "Vivre dans la Vérité".
Une bonne âme ayant enregistré la totalité des interventions, j'ai pu reconstituer la quasi totalité de son propos, malgré la très mauvaise qualité de la vidéo (https://youtu.be/9XHiyQsQNcA) : j'indique entre crochets les passages que je n'ai pu transcrire.
J. F. Bouthors : Jean-Philippe Béja je voudrais que vous nous disiez dans quelles circonstances vous avez connu Liu Xiaobo et aussi ce qui explique la situation dans laquelle se trouve Liu Xia aujourd’hui.
Jean-Philippe Béja : J’ai connu Liu Xiaobo assez tard, en fait, j’avais entendu parler de lui, autour de 1986, lorsqu’il avait écrit un texte extrêmement iconoclaste dans lequel il dénonçait l’attitude des écrivains de la nouvelle vague alors qu’à ce moment-là tout le monde s’émerveillait de voir ces écrivains qui enfin disaient quelque chose sur [la période maoïste]. Liu Xiaobo, dans cet article que j’ai traduit dans "La Philosophie du Porc", expliquait à quel point ces intellectuels ne parlaient que des intellectuels ; or, ils n’étaient pas les seuls à avoir souffert et parfois même un certain nombre d’entre eux avaient participé à la persécution. Et donc ce texte avait fait énormément de bruit. Ensuite, bien sûr, Liu Xiaobo a participé au mouvement pour la démocratie de 1989 ; à l’époque, il avait publié un recueil des textes du mouvement démocratique. Depuis, à chaque fois que j’allais en Chine, je rencontrais Liu Xiaobo. Puis finalement, en 1992, à sa première sortie de prison (il avait été condamné en 89 [ ???]), je l’ai connu à ce moment-là. Liu Xiaobo est un homme qui a mis beaucoup de temps à ???. Au départ, dans les années 80, c’était un individualiste nietzschéen, et franchement, il n’était pas très sympathique et je dois dire que le mouvement de 1989 l’a complètement changé. Le mouvement de 89 et l’autocritique qu’il avait faite pendant qu’il était en prison sont deux éléments qui l’ont complètement changé. Et depuis, il l’a dit à plusieurs reprises, il se sentait l’âme des morts de 1989. Et Liu Xiaobo a vécu lui-même l’opposition, c’est-à-dire qu’il a compris qu’en fait, après la mort de Mao Zedong, on ne risquait plus sa vie en essayant d’exprimer ses pensées et qu’on pouvait donc écrire ; on risquait peut-être la prison, mais sans risquer sa vie et la vie de sa famille. C’est une des choses qu’il a lui-même écrites ; évidemment la réalité l’a depuis lors démenti mais à partir de ce moment-là Liu Xiaobo s’est lancé de tout cœur dans ce qu’on pourrait appeler « la dissidence ». Pour reprendre les termes de Vaclav Havel, il a décidé de « vivre dans la vérité ». Or, pour lui, vivre dans la vérité, c’est quelque chose qui était à la portée de tous, il fallait simplement refuser le mensonge officiel. C’est une manière de s’opposer très particulière, qui rappelle beaucoup celle de l’Europe de l’Est des années 80.
Liu Xiaobo avait un autre avantage, étant donné qu’il avait participé à ce mouvement pour la démocratie de 89 et qu’il avait été lui-même, dès la fin des années 70, un poète relativement extérieur au système, il était en mesure de faire la jonction entre les diverses générations de l’opposition. Liu Xioabo avait de très bonnes relations avec les intellectuels qui avaient été réprimés en 1957, les « droitiers » et puis il avait de bonnes relations avec ceux qui s’étaient exprimés sur le Mur de la Démocratie, les anciens gardes-rouges, en 1979, enfin, bien sûr, avec ceux de 1989 mais aussi les plus jeunes, les défenseurs des Droits de l’homme, ceux qu’on appelle « les avocats défenseurs du droit ». Il était donc au centre de cette galaxie que représente l’opposition en Chine.
Alors vous me direz : qu’est-ce que représente l’opposition en Chine ? Regardez, le développement de l’économie etc. Mais en réalité, ces opposants, ce sont eux qui arrivent quand même à faire prendre en compte le droit des personnes les plus vulnérables. On a souvent dit, au moment du Prix Nobel de la paix que Liu Xiaobo était un réactionnaire, un néo-libéral etc. Or, si vous lisez ce qu’a écrit Liu Xiaobo, c’est tout à fait faux, Liu Xiaobo a essayé de donner la parole à ceux qui ne l’avaient pas : il parlait pour les sans-voix, et malheureusement son incarcération, puis sa mort, représentent l’ultime résistance à un régime qui est de plus en plus néo-totalitaire.
Liu Xia, je l’ai connue beaucoup plus tard, forcément, je l’ai connue en 2000 et chaque fois qu’on commençait à discuter de politique, elle nous disait « bon, continuez, allez parler de politique, moi, je m’en vais ». Donc, au début, j’ai eu beaucoup de mal à avoir des relations avec Liu Xia parce que je ne la voyais pas. Et un jour, en 2007, Liu Xia est venue à Paris et, tout à l’heure, en remontant la rue Saint-Martin, je me souvenais de cette ballade qu’on avait faite avec elle, justement, autour de la rue Saint-Martin, devant Beaubourg, où elle me demandait les endroits où on pouvait boire un peu de bon vin rouge et j’ai commencé à discuter avec elle et je me suis rendu compte que c’était une femme extraordinaire en soi. C’est-à-dire que c’est une poétesse, une poétesse extraordinaire, elle était photographe et moi je ne suis pas un grand spécialiste de la poésie chinoise, c’est quelque chose d’assez complexe […] et donc, [???] et donc j’ai commencé à discuter avec elle mais j’ai surtout connu Liu Xia après la dernière arrestation de Liu Xiaobo. A ce moment-là je vivais à Hong Kong, c’était en 2008 et chaque fois que je me rendais à Pékin, ce qui était quand même assez fréquent, je rencontrais Liu Xia. Et j’ai trouvé une femme absolument extraordinaire qui se battait partout pour Liu Xiaobo, qui donnait des interviewes, et cette femme qui n’était absolument pas politique s’est mise à raisonner de manière politique et partout où elle le pouvait, elle défendait Liu Xiaobo. Et elle me racontait, à ce moment-là, parce qu’elle pouvait aller le voir une fois par mois, une demi-heure et pour ça, elle devait faire 800 km aller, 800 km retour, emmenée par la police et elle me disait, « finalement, comme on ne peut rien dire, parce que si on parle de politique, on se fait immédiatement bloquer, si on parle des amis, on se fait immédiatement bloquer, du coup je ne sais plus quoi dire à Liu Xiaobo, donc maintenant, je suis complètement isolée.
Liu Xia, dans une certaine mesure, elle représente, ce qu’est la vie d’un citoyen chinois qui cherche à vivre selon son cœur, qui cherche, simplement à ne pas tenir compte de la propagande et de tous les [conseils] du Parti. Parce que là, vu qu’elle était très jeune, au tout début des années 80, c’était une personne tout à faire particulière, elle n’était pas du tout la citoyenne chinoise lambda. Cette situation même montre comment ce parti, qui avait fait mine de s’ouvrir, qui avait quand même permis une certaine ouverture au début des années 80, est en train de se refermer, déjà depuis 2008 mais encore plus depuis l’accession de Xi Jinping au pouvoir.
Vous savez, il y avait une chose qui se passait sous Mao Zedong, qu’on appelait la « théorie du sang » : on disait « les parents ou les frères, les sœurs, d’un réactionnaire sont réactionnaires eux aussi » et donc toute la famille était éclaboussée par l’arrestation ou l’exécution d’un « contre-révolutionnaire ». Dans ces années 80, c’était quelque chose qui avait tout de même reculé or, Liu Xia est la première qui s’est retrouvée dans la situation des années 50 et des années de la Révolution culturelle où simplement parce qu’elle était l’épouse de Liu Xiaobo, elle a été victime de toutes sortes de persécutions et notamment cette mise en résidence surveillée à partir du moment où il a eu le Prix Nobel de la Paix, mise en résidence surveillée qui n’était justifiée par aucun délit, même aucune suspicion de délit, on ne lui a jamais rien reproché officiellement depuis le 20 octobre 2008, elle est coupée du monde, elle n’a pas d’accès à Internet, elle n’a pas accès à un téléphone portable et elle est sans arrêt suivie par le Guobao, la police politique chinoise.
J.F. Bouthors : Au fond, elle a été condamnée à perpétuité par amour
J.P. Béja : Largement ! l’idée simplement de son amour pour Liu Xiaobo est une idée qu’elle a toujours refusé de renier. Alors il y a beaucoup d’histoires dans l’Histoire de Chine, il y a beaucoup de personnages féminins qui sont punis des pires persécutions simplement parce qu’ils étaient fidèles à la personne qu’ils aimaient. Liu Xia fait donc partie, dans une certaine mesure, de cette longue lignée de femmes courageuses qui refusent de se renier. Mais refuser de se renier a un prix énorme, pourtant, Liu Xia n’a jamais envisagé de se renier, pour elle c’était tout à fait naturel.
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