Jean-Noël BEVERINIFransa
25 Eyl 2017
Marseille déboussolée ; Marseille fracturée, ce Marseille qu’on « a-Grèce » (NB : « a » privatif) « Les épées seront dégainées pour démontrer que les feuilles sont vertes en été ». Gilbert Keith Chesterton (1874-1936) Chères et chers amis, Le site grec antique de la Corderie à Marseille peut être appréhendé sous plusieurs aspects : émotionnel, poétique, archéologique, historique, scientifique… De nature différente, toutes ces lectures du site ont chacune une valeur profonde et estimable. Le seul regard non estimable est celui qui conduit à sa destruction. L’ÉMOTION PATRIMONIALE Pour certaines et certains d’entre nous, ce site grec unique en France et sur l’ensemble du pourtour méditerranéen est générateur d’une émotion patrimoniale de grande résonance. Cette émotion peut être qualifiée d’internationale puisque, aux côtés des marseillais, des habitants de tant de villes de France, d’Europe et hors d’Europe se joignent à la voix des marseillais pour réclamer la préservation et la valorisation intégrale du site de la Corderie. Il est remarquable qu’un site archéologique vieux de 26 siècles suscite aujourd’hui et pour la première fois à Marseille une telle mobilisation. Votre mobilisation manifeste le refus d’être « dépossédé » d’un site créateur d’Histoire, non pas seulement marseillais mais appartenant à notre patrimoine commun. L’ÉBLOUISSEMENT POÉTIQUE J’ai déjà souligné la beauté du site aux rayons dorés du soleil couchant donnant à la carrière l’image d’une véritable cathédrale de calcaire dressée sur la pente douce de la colline de Notre-Dame de la Garde. Le président du Comité du Vieux Marseille, monsieur Georges Aillaud, universitaire et grand ami, a ressenti ce même éblouissement en se rendant sur le site un midi. Les outils de archéologues, à l’heure du déjeuner, étaient posés sur le terrain. Il lui semblait que les carriers antiques venaient de les déposer durant un court laps de temps de pause. 2600 ans d’histoire, 2600 ans surgissaient dans son présent. M. Georges Aillaud est naturellement signataire de notre pétition, milite pour la préservation intégrale du site, et a adressé en ce sens une lettre à la ministre de la Culture, une lettre restée sans réponse, comme la mienne. Au temps glorieux de Périclès les réponses des élus et magistrats de la Cité étaient plus rapides et plus respectueuses des citoyens qui leur expédiaient une adresse. Eux répondaient. UN BIEN ARCHÉOLOGIQUE ET PATRIMONIAL UNIQUE Le terme « patrimoine » est né au XIX° siècle, signifiant ce dont on hérite. En Allemagne, il n’existe pas ; nos voisins d’outre Rhin préfèrent parler de « protection de la culture ». Culture et patrimoine sont intimement liées. Pour nos voisins d’outre Manche, qui parlent « d’intellectuel poperty », nous devons être les gardiens de l’héritage, un héritage profondément culturel et intellectuel. Ce site grec de la Corderie, bien inaliénable, est véritablement notre source. Nous sommes devant un « élément source ». Cette carrière est le Logos de notre histoire. Qui détient le droit de tarir une source ? De l’éliminer du paysage ? Quand cette source est nôtre ! UNE MÉMOIRE PRÉSERVÉE : LA COLLECTION DES MONNAIES GRECQUES DU CABINET DES MONNAIES ET MÉDAILLES DE LA VILLE DE MARSEILLE Ce Cabinet, intégré aux Archives municipales, est le plus important de France après celui de la Monnaie de Paris. Il présente une collection, des plus fameuses, de monnaies grecques antiques. Les premières monnaies grecques furent frappées au VI° siècle av J.C. L’ile d’Egine est célèbre pour ses pièces d’argent (550 av J.C.) et la représentation de ses tortues marine sur l’avers. Massalia aussi frappa monnaie dès sa fondation et ses frappes constituent le premier monnayage connu sur le territoire français. Avec ces premières pièces de monnaies frappées à Marseille, nous sommes dans la même période que celle de l’exploitation première de la carrière de la Corderie. Le Cabinet des monnaies possède un véritable trésor : le Trésor d’Auriol. Découvert en 1867, par un habitant d’Auriol, en plein champ, il comprenait, enfoui sous une pierre plate, 2130 pièces d’argent grecques dans un vase en argile grise (fin VI° s. début V° s. av J.C.). Au II° siècle av J.C., période hellénistique de notre carrière, apparaissent à Marseille des modèles de monnaies en grand bronze représentant la déesse Artémis ou le dieu Apollon et comportant au revers un taureau chargeant. Au dessus la légende « Massalienton » (Massalia) et autour, un ou deux dauphins. Quelle beauté ! Le dauphin était le symbole divin d’Artémis et Apollon, tous deux jumeaux. De Massalia la généralisation de la monnaie gagna toute la Gaule. La Gaule copia les monnaies massaliotes qui ont été trouvées jusqu’ aux bords de Seine et de Garonne. Marseille d’aujourd’hui ne se sépare pas de ses antiques monnaies mais veut se séparer de son antique carrière contemporaine de ses antiques monnaies ! Il est naturel que Marseille soit fière de sa collection numismatique. Ces pièces grecques n’ont plus cours. Pourquoi Marseille les conserve t–elle avec autant d’attention ? Elles sont sa mémoire. Ce qui est vrai des pièces de monnaies l’est pareillement et plus intensément encore des pierres de sa carrière. Quelle différence y a t-il entre une mémoire de métal et une mémoire de pierre, sachant que toutes deux émergent de la même période de la fondation de la ville ? Quelles sont ces évidences qui ont été oubliées ? Quelles sont ces évidences qui sont oubliées ? Quelles sont ces évidences qui sont volontairement oubliées ? UNE MÉMOIRE GRECQUE À MOINDRE FRAIS : LES NOMS DES RUES DE MARSEILLE ET L’ARCHITECTURE… Faut-il souligner le nom de rues de Marseille honorant la Grèce antique ? Le boulevard d’Athènes, les rues Pythéas et Euthymènes, la rue Crinas… Outre les rues, combien de monuments s’inspirent-ils de la Grèce dans leur architecture ? L’hôtel de ville présente lui-même des colonnes corinthiennes enchâssées ; il est édifié sur un sol grec antique ! Faut-il citer le Palais de justice et son fronton ? Le Palais Carli ? La chambre de commerce avec les statues de Pythéas et d’Euthymènes ? L’ancien hôtel Louvre et Paix sur la Canebière, la fontaine des Danaïdes, la Diane chasseresse de la roseraie Borély, le Milon de Crotone de la place d’Estienne d’Orves, les quatre déesses du Fort Saint-Jean, les taureaux de la fontaine Longchamp… ? Et tant d’autres monuments principalement du XIX° siècle, la Préfecture et certaines de ses statues… Honorer « en façade » l’histoire grecque de Marseille, les héros grecs, le style grec, l’architecture grecque mais déposséder Marseille de son unique site grec de la Corderie est un égarement de l’esprit, une erreur de jugement, une aberration scientifique, un fourvoiement intellectuel et disons-le sans ambages, une stupidité. On ne travaille pas l’Histoire, on ne travaille pas sur l’Histoire par de simples mots, par des dénominations de rues mais par des décisions courageuses de préservation de cette histoire sur le terrain, in situ. Tout le reste n’est que vent et parole que vent emporte. Le patrimoine est une « nourriture », l’appropriation de son histoire, le « savoir d’où je viens ». Le site grec antique de la Corderie est un lieu de prestige de l’histoire marseillaise et méditerranéenne. Il est un symbole, un lieu de communication à travers les siècles entre nous-mêmes et nos prédécesseurs sur cette même terre partagée. Si demain, Marseille devait rayer de son paysage ce « Temple » de la Corderie (expression de monsieur Michel Bats), en réponse à cet affront historique et archéologique, elle devrait être remerciée de rayer aussi les noms grecs de ses rues. On ne peut à la fois honorer la Grèce par des plaques et la détruire dans ses actes. L’épéiste que j’étais souhaite vous dire : « Ne baissons pas la garde, mais relevons-la ». Jean Noël Beverini René Pierini PS : prochaine mise à jour, la visite annoncée sur site de la ministre de la Culture suite à la déclaration du président de la République et les alternatives au projet Vinci.
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