Une théorie est satisfaisante si elle n'est pas contredite par de nombreux faits observables. Si, au contraire, il est possible d'observer un grand nombre de faits qui la contredisent, elle est mauvaise. Elle doit être rejetée et remplacée par une théorie qui rend un meilleur compte des faits constatés.
Que verrait autour de lui un individu qui voudrait proposer une théorie pour expliquer les faits qu'il constate dans la société actuelle : le mensonge, le mensonge, partout le mensonge. Dans la politique, les médias, le droit, l'enseignement.
Il observerait parallèlement une dégradation du langage. La langue moderne, particulièrement la langue politique, est confuse. Ses mots sont flous, vicieux, pervers.
Devons-nous voir un simple dysfonctionnement dans ces faits ? Je ne le pense pas. Je pense au contraire qu'ils s'expliquent rationnellement par le fait que la civilisation engendre nécessairement le mensonge ; que plus une société est civilisée, plus elle est mensongère et malhonnête. Comme nous vivons dans une société très civilisée, nous vivons dans une société très mensongère et très malhonnête.
Le mensonge civilisationnel n'est pas n'importe quel mensonge. Ce n'est pas un mensonge individuel portant sur un fait particulier comme le mensonge du garnement qui jure que ce n'est pas lui qui a cassé le carreau.
C'est un mensonge collectif. Il n'est pas l'œuvre d'individus isolés, mais celui d'une collectivité, celle des clercs, celle de l'ensemble des individus qui détiennent et exercent le monopole du pouvoir intellectuel : philosophes, historiens, sociologues, juristes, journalistes, essayistes, romanciers, cinéastes, publicitaires, enseignants… Il est le produit d'une coopération entre un grand nombre d'individus occupés à la même tâche. C'est un mensonge social.
Le mensonge civilisationnel est un mensonge historique. Chaque génération est l'héritière du mensonge social de ses devancières. Elle le perfectionne, le raffine. Les charlatans des Lumières (Thomas Hobbes, Jean-Jacques Rousseau) n'ont pas inventé l'imposture du droit naturel. Ils en ont hérité et l'ont perfectionnée. Comme le mensonge civilisationnel se perfectionne sans cesse, la société devient de plus en plus malhonnête avec les progrès de la civilisation.
Le socle sur lequel s'élève le mensonge civilisationnel est l'idée de justice. Un compte est juste quand personne n'a plus rien à réclamer. Si je donne une pièce de 2 euros à mon boulanger pour payer une baguette de pain au seigle qu'il vend 1,50 euros, et s'il me rend 50 cents, le compte entre nous est juste. Je ne lui dois plus rien. Je n'ai plus rien à lui réclamer. De même le boulanger ne me doit plus rien et n'a plus rien à me réclamer.
Les Grecs ne voyaient rien de répréhensible à la pratique de l'esclavage. Le philosophe athénien Aristote explique tranquillement que certains hommes naissent pour commander et d'autres pour obéir. Ces hommes qui naissent pour obéir ce sont les esclaves. L'esclave doit travailler pour son maître mais, étant né pour l'obéissance, il n'est privé d'aucun de ses droits. Il obtient tout ce à quoi sa naissance lui donne droit. Le compte entre le maître et l'esclave est juste et l'esclave n'a plus rien à réclamer.
La théorie de la justice d'Aristote a plusieurs conséquences.
Elle permet aux esclavagistes d'avoir leur conscience pour eux. Ils ne commettent aucune injustice.
Comme les esclavagistes communiquent à leurs esclaves l'idée qu'ils sont nés pour obéir et que, par suite, ils ne sont victimes d’aucune injustice, elle facilite leur soumission à leur maître.
En troisième lieu, la théorie de la justice justifie la répression des révoltes d’esclaves. Comme il obtient de son maître tout ce à quoi il a droit, l'esclave qui se révolte contre son maître abuse de ses droits. Sa révolte est illégitime. Elle peut et doit par conséquent être réprimée sans pitié.
