Même si personne ne pose la question de savoir si le prolétariat est ou non révolutionnaire, cette question est déterminante parce que, selon qu’on apporte une réponse positive ou négative, la stratégie à adopter sera profondément différente.
Marx n'avait aucun doute quant au fait que le prolétariat était révolutionnaire. C'était la base de son système. Il l’écrit noir sur blanc dans le Manifeste du parti communiste de 1848.
« Le progrès de l' industrie, dont la bourgeoisie est l'agent sans volonté propre et sans résistance, substitue à l'isolement des ouvriers résultant de leur concurrence, leur union révolutionnaire par l'association. Ainsi, le développement de la grande industrie sape, sous les pieds de la bourgeoisie, le terrain même sur lequel elle a établi son système de production et d'appropriation. Avant tout, la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs. Sa chute et la victoire du prolétariat sont également inévitables. » Manifeste du parti communiste.
La raison pour laquelle Marx était persuadé que le prolétariat était révolutionnaire est que c’était une condition nécessaire de son système. Pour que la bourgeoisie soit renversée, il fallait impérativement un agent qui la renverse. Cet agent ne pouvait être autre que le prolétariat. Le prolétariat était révolutionnaire pour Marx parce qu'il fallait qu'il le soit. Il le fallait pour que ses théories tiennent la route. Si le prolétariat n'avait pas été révolutionnaire, il aurait été impossible à Marx d'affirmer que la chute de la bourgeoisie était inévitable.
La conviction que le prolétariat était révolutionnaire a été acceptée sans discussion par tous les disciples de Marx, mais aussi par ceux qui se démarquaient de lui. Elle est devenue une vérité fondamentale qu'il aurait été anathème de mettre en discussion : la révolution est inévitable, elle ne peut manquer de se produire. Il est impossible qu’il en soit autrement.
Mais est-il vrai que le prolétaire moderne est le fossoyeur du capitalisme ? Nous avons un siècle et demi de recul par rapport à la période où Marx écrivait dans le Manifeste du parti communiste que le prolétariat est révolutionnaire. Aucune révolution prolétarienne ne s'est produite en un siècle et demi. La Commune de Paris, les grèves générales de juin 36 et de mai 1968 n’ont pas amené la chute de la bourgeoisie. Les faits ont donné tort à Marx.
Comment l’expliquer ? Première réponse : un peu de patience, camarade. Rome ne s’est pas faite en un jour. La victoire du prolétariat est inévitable mais il faut encore attendre un peu.
Cette réponse n’est pas du tout convaincante. En un siècle et demi, le prolétariat n’a pas progressé. Il ne s’est pas organisé. Il s’est montré incapable de construire un parti à lui. Il est plus faible, plus inorganisé aujourd’hui qu’il ne l’a jamais été. En bref, il a régressé. La seule explication possible est donc que le prolétariat n’a pas la capacité politique qui lui permettrait d’être révolutionnaire. Il ne l’a pas, il ne l’a jamais eue. Il a pu donner l’impression de l’avoir lorsqu’il se soulevait, comme en 1848 ou en 1871, mais ce n’était qu’une illusion. Sa régression constante rend aujourd’hui évident que le prolétariat n’a pas la capacité d’abattre la bourgeoisie et le capitalisme.