Il y a quelque chose de vertigineux, de fascinant, dans la facilité avec laquelle les gouvernants, les hommes politiques, les intellectuels, les journalistes, trompent "le peuple" (la population).
Abraham Lincoln, démagogue, prétendait que "le peuple" est bien trop malin, bien trop futé, bien trop averti, bien trop éclairé pour qu''il soit possible de le tromper durablement. Si on tentait de le faire, dit-il, il finirait tôt ou tard par s'en rendrait compte.
Cette affirmation est absolument fausse. Il est possible de tromper les gens avec une facilité qui intrigue et mérite éclaircissement. Comment expliquer une telle facilité?
La seule explication possible de cette énigme est que la population, contrairement à ce que l'on nous fait croire, n'est pas attachée à la vérité. Elle n'a pas la passion de la vérité. Elle ne recherche pas la vérité. Cela ne la dérange pas plus que cela qu'on lui mente. Il est facile de tromper le peuple parce qu'il y a une complicité entre le pouvoir social d'endoctrinement et la population. Cette dernière consent et même demande à être trompée.
Cette idée n'est pas neuve. On la trouve chez Tocqueville. Il écrit : "Une nation fatiguée de consent volontiers qu'on la trompe, pourvu qu'on la repose".
L'erreur la plus lourde que l'on peut faire, c'est de postuler que les gens veulent la vérité, qu'ils sont attachés à la vérité. Ce présupposé est au fondement de la déclaration d'Abraham Lincoln. Lorsqu'il affirme que les politiciens, les historiens ou les intellectuels ne peuvent tromper durablement "le peuple", il suppose indiscutable et indiscuté que "le peuple" veut la vérité. C'est parce que "le peuple" veut la vérité qu'il l'obtient. Abraham Lincoln écarte autoritairement l'hypothèse que le peuple pourrait ne pas avoir envie de connaître la vérité. Si cette hypothèse ne lui est pas personnellement inconcevable, il veut du moins qu'elle le soit pour les gens. En ne la faisant pas, il l'empêche de naître.
La raison pour laquelle les populations des nations occidentales consentent si volontiers qu'on les trompe est qu'elles y trouvent un intérêt. L'obscurantisme des nations occidentales est de ce fait un obscurantisme heureux. Il est heureux en ce sens que (presque) tous y trouvent un avantage. Il est utile au bonheur commun. Comme l'obscurantisme est heureux, il est solide, inébranlable. C'est ce côté heureux de l'obscurantisme occidental qui explique la remarquable malhonnêteté intellectuelle des sociétés-agrégats occidentales.
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Haïr son prochain, c’est mal
Sorj Chalandon, chroniqueur au "Canard enchaîné", présente une émission de Hélène Lam Trong, "Les réseaux de la colère" diffusé sur la chaîne de télévision France 2 en octobre 2021.
ANNIE, 51 ans, retraitée de la fonction publique. Voix cassée, cheveux en désordre, elle affiche sa colère sur écran, dissimulée derrière le clavier de son ordinateur. Elle a « fait » quelques ronds-points jaunes avant que le confinement la précipite dans la rancœur. « Peine de mort pour les crevures ! », « Macron, t'es vraiment une grosse merde ! » Elle avoue aussi : « Je découvre ce qu'est la haine », toute seule dans son obscurité.
Annie se revendique « complotiste ». Selon elle, une insulte inventée par les « élites » pour moquer ceux qui ressentent le besoin légitime de connaître les vérités cachées. Cachées par qui ? Par « toute cette bande de saloperies » qui tait les vrais secrets d’État. Comme ces enfants enlevés, violés et tués par les puissants, partout dans le monde. « Ils boivent leur sang et arrivent même à manger leur chair », se désole la femme.
C'est une plongée glaçante dans l'univers de la haine en ligne à laquelle nous convie Hélène Lam Trong. Une autopsie des réseaux sociaux, qui, loin d'être des plateformes conçues pour informer ou nourrir le débat public, sont devenus le champ de bataille de ceux qui se disent condamnés au silence. La revanche des moins que rien sur ceux dont ils pensent qu'ils sont tout. L'endroit de leur révolte.
Les « journalopes » sont les premières cibles des vengeurs masqués. « La presse nous ment, les médias nous manipulent. » est leur refrain préféré. Nicolas Hénin, journaliste retenu en otage par Daech en Irak pendant dix mois, avant d'être libéré en avril 2014, signale un jour le post du père d'une victime du Bataclan incitant à tuer les enfants d'islamistes. « Avoir perdu son enfant dans des conditions terribles n'est pas une excuse pour déverser un tel torrent de haine », écrit-il. « Pute à Daech ! » : des dizaines de milliers de twittos haineux l'insultent et le menacent en retour.
Les joutes sur Facebook, Instagram et Twitter ressemblent souvent à des échanges de tirs par-dessus une ligne de front. « Flic suicidé à moitié pardonné », hurle l'un. «anti-France, retourne dans ton pays », gueule l'autre. Entre les adeptes du « nommer et faire honte », qui va, en vrac, de #BalanceTonPorc, contre le sexisme, à #BalanceTonChasseur, pour dénoncer les habitués des safaris, chaque montré du doigt est insulté par des foules d'anonymes, qui le traitent de « grosse merde ! » à coups de clavier.
Un ingénieur de Google repenti rappelle que ce n'est pas l'internaute qui choisit ses sujets mais des algorithmes qui les lui imposent en fonction de ses habitudes. Non seulement le but premier des réseaux sociaux est de collecter nos données personnelles, mais ils sont aussi d'habiles pourvoyeurs de contenus destinés à valoriser l'importance de soi.
L'ancien député LRM Joachim Son-Forget qui se filme fabriquant virilement des munitions de calibre 375 Cheyenne. Cette Walkyrie toulousaine assénant avec délice que feu Génération identitaire fut un temps « top tendance Twitter ». Moi, moi, moi qui écrase tous les autres pour une poignée de « like ».
Trolls, pitres et haineux ont transformé la possibilité d'une vaste conversation mondiale apaisée en un mur de pissotière éclaboussé par la malveillance.
Sorj Chalandon, Le Canard enchaîné, 6 octobre 2021.
Sorj Chalandon a raison. Haïr son prochain, c'est mal. Tous ces "haters" feraient bien de prendre exemple sur Sorj Chalandon. Lui, au moins, il aime son prochain comme lui même.