Nous entendons assez régulièrement parler de scandales politiques. Scandales d'hier et d'aujourd'hui. Le scandale de Panama, l'affaire Stavisky, l'affaire du sang contaminé, l'affaire Elf, l'affaire du Carrefour du développement, etc. Dans ces dénonciations, le mot "scandale" est une grenouille qui se fait grosse comme un bœuf. Il paraît terrible, mais il est dérisoire. Ses synonymes sont babiole, fait sans importance, business as usual. Quand on dénonce un scandale, on en parle aujourd'hui, on oubliera demain. Le mot scandale est un mot-action, c'est-à-dire un mot qui se substitue à l'action, un mot qui dispense de l'action. Si l'on découvre que du sang contaminé par le virus VIH a été utilisé pour des transfusions sanguines, les responsables politiques, les commentateurs s'écrieront : "C'est un scandale !". S'étant exprimé, ils ont agi. Prononcer un mot-action, c'est agir. Comme ils ont agi, on ne peut rien leur demander de plus. Ils ont fait leur devoir.
Le mot "danger" aussi est un mot-action. Si la NSA ou d'autres services secrets, voire la police en tenue espionne les conversations téléphoniques (les IMSI- catcher, utilisés pour intercepter le trafic des communications mobiles), les journalistes, les intellectuels, les organisations diverses s'exclameront que ces pratiques "mettent la vie privée en danger". Elles exprimeront de l’inquiétude. Elles "tireront la sonnette d'alarme". La sonnette tirée, chacun dormira du sommeil du juste avec le sentiment du devoir accompli. Pensez ! Ils ont déclaré que la vie privée (variantes : la liberté d'expression, la liberté de circuler, la démocratie...) étaient en danger (variante : menacées). Ils ont fait tout leur devoir. Ils sont des héros de notre temps.
Il y a mieux encore, la forfaiture. Je vous conseille ce mot, il fait son effet. Si le pouvoir politique s'assoit sur le résultat d’un référendum (le référendum de 2005 sur la Constitution européenne), déclarez sur un ton de tragédie : "C'est une forfaiture !". Vous aurez agi. Et l'on dira de vous : voilà un brave.