La France n'a pas échappé à la corruption parlementaire. Elle s'est développée chez elle, dès qu'il y a eu des assemblées.
On observera avec raison que, depuis longtemps, les milieux dirigeants étaient corrompus. Le lieutenant de police de Sartine disait, au XVIIIe siècle, qu'il trouvait un Pair de France derrière chaque voleur qu'il arrêtait. En quoi, bien entendu, il exagérait, tout autant qu'on exagère, quand on dit que les parlementaires d'aujourd'hui sont tous des voleurs. Mais la France ne vivait pas alors sous le règne, que la Révolution, en écho à Montesquieu, annonçait comme celui de la vertu.
Ce règne de la vertu a eu les pires débuts. Et jamais le milieu politique n'est apparu plus corrompu qu'en 1789 et dans les années suivantes. Qui le dit ? Ce n'est ni M. Hippolyte Taine ; ni M. Auguste Cochin, suspects tous deux de parti pris réactionnaire. C'est le plus incontestable de nos historiens de gauche, M. Albert Mathiez, dans son livre sur La Corruption parlementaire sous la Terreur. Quand on ferme ce livre, on ne peut que souscrire au jugement du contemporain Gracchus Babeuf :« La Révolution n'a été que le remplacement d'une bande d'anciens coquins par une bande de nouveaux coquins. »
Ce n'est pas qu'on eût manqué à prendre, comme si l'on se défiait, des précautions contre l'improbité possible des Législatures. La censure nationale, que proposait le député Raffon ; la déclaration de fortune, qu'exigeait le Girondin Buzot ; le compte rendu, que réclamait le représentant Vadier, s'inspiraient de cette défiance. Couthon s'écriait : «Oui, faisons connaître au peuple ce que nous avons été avant la Révolution et ce que nous sommes devenus ; quelle a été notre profession ; quelle a été notre fortune ; si nous l'avons augmentée et par quels moyens ; ou si nous ne sommes devenus plus riches qu'en vertus.»
À la veille du 13 Vendémiaire, Garreau proposait que chaque député fît «une déclaration, écrite et signée de la fortune qu'il avait avant la Révolution et de celle qu'il possédait à présent. » II y eut même un décret de la Convention, qui disposa que les représentants du peuple étaient, à chaque instant, comptables de l'état de leur fortune. Le décret, dont il s'agit, ne fut jamais appliqué et il n'y eut pas, dans notre histoire, d'assemblée plus pourrie que la Convention.
Dès 1789, les fonds de la liste civile s'épandaient sur l'assemblée. Au mois d'octobre 1790, Mirabeau, grassement payé par la Cour, dirigeait l'équipe des corrompus, où voisinaient Talon, Sémonville, Pellenc, Danton, Beaumetz, Le Chapelier. Mirabeau cite Danton, à cette époque, pour un encaissement de 30.000 livres. Il est, par ailleurs remarquable que la Révolution, dès ce moment, et jusqu'à son terme, se soit interdit d'inquiéter les Stavisky de l'époque.
Burke écrivait : "Pourquoi n'a-t-on pas confisqué les biens de cette longue succession de financiers et de banquiers, qui s'étaient enrichis, pendant que, par leurs manœuvres, la nation se ruinait ?"
L'époque a témoigné sur sa corruption. « On voit, disait Buzot, le 14 mai 1793, des gens parler de sans-culotterie et piller le Trésor public en amassant une grosse fortune. » Au mois d'août suivant, à la tribune des Jacobins et à celle de la Convention, on dénonçait « la faction d'hommes d'affaires, qui s'efforce de s'emparer du gouvernement pour agioter à son aise ». Et l'on se montrait du doigt « tel homme, qui aujourd'hui tient bonne table, qui a voiture et qui, avant le 10 août, n'avait absolument rien.».
C'est en ce temps-là qu'on a commencé à parler des pourris. L'occasion était belle pour les malhonnêtes gens, qui se trouvaient en disposition de trafiquer de leur mandat.
Sans doute, le marché des valeurs n'avait pas l'extension qu'on lui voit aujourd'hui. La spéculation n'opérait que sur un petit nombre de titres : rentes sur l'État ; actions de la Caisse d’Épargne ; actions de la Compagnie des Eaux ; actions de la Compagnie des Indes ; actions d'une unique compagnie d'assurances sur la vie. Mais combien d'autres occasions s'offraient : vente de 5 milliards de biens du clergé et de 3 milliards de biens d'émigrés ; création et manipulation des assignats ; émission des billets dits de confiance ; fournitures aux gardes nationales et aux armées. En outre, on pouvait tout couvrir, comme Julien, comme Chabot, comme tant d'autres, en invoquant le salut public et en affichant un civisme intraitable.
La contagion se communiqua très-vite au gouvernement. Clavière, ministre des Finances, jouait sur les titres de la Compagnie d'assurances, dont il possédait le contrôle. Dumouriez et Servan, tous deux ministres de la Guerre, furent indiscutablement complices du spéculateur escroc d'Espagnac. Servan fut arrêté pour concussion. Fabre d’Églantine, secrétaire de Danton, fut inculpé dans l'affaire de la Compagnie des Indes, dont il avait eu à connaître comme adjoint au Comité de Sûreté Générale. Pareillement, on a vu siéger, de nos jours, dans la commission d'enquête Oustric, en tant que juges, des hommes qui furent ensuite mis en cause, comme coupables, dans la commission d'enquête Stavisky.
Au bout de six mois de Convention, les pourris, installés dans les comités, qui détenaient le pouvoir exécutif, étaient maîtres de la France, - surveillant les suspects ; plaçant leurs biens sous séquestre ; décernant les mandats d'arrêt ; accordant les mises en liberté ; contrôlant les marchés, les approvisionnements, les transports, les mandats de paiement.
Danton fut le grand centre de cette corruption. Il avait, au temps de la liste civile et du duc d'Orléans, commencé à se vendre, avant d'être ministre, des deux côtés à la fois. Ministre, il élargit le champ de ses opérations. Ses prélèvements de fonds spéciaux sur son propre budget et sur celui des Affaires étrangères sont restés fameux : environ 400.000 livres en six semaines. L'escroc Fabre d’Églantine était son secrétaire et son homme de confiance. Tout le monde le considérait comme le complice du voleur d'Espagnac. La Convention a constamment marqué sa défiance à son égard et a finalement refusé de lui donner son quitus.
L'entourage de Danton se composait de bandits : Julien, Chabot, Bazire, Alquier, Courtois, Osselin, Delaunay d'Angers, tous députés, tous voleurs, tous concussionnaires. Delaunay, par ses discours, spéculait sur les actions de la Compagnie des Indes. Chabot, capucin défroqué, dénonciateur professionnel, épousait, avec une dot de 200.000 livres, la sœur des banquiers Frey, naturalisés de la veille et nationalement suspects. Bazire était l'amant rétribué de la baronne de Palm, elle-même pensionnée par le gouvernement hollandais. Courtois, député de l'Aude, comme Danton, vendait à l'armée des bœufs de mauvaise qualité. Julien, protecteur attitré de l'escroc d'Espagnac, comme devait l'être plus tard M. Camille Chautemps de l'escroc Stavisky, trafiquait de tout, en quittant le lit de la ci-devant comtesse de Beaufort, sa maîtresse et associée. Quant au secrétaire particulier, Fabre d’Églantine, il fournissait au ministère de la Guerre des chaussures en carton pour payer ses dettes de jeu et entretenir l'actrice Caroline Rémy.
On signalait aussi, sans être contredit par personne, les députés Hovère, Barrès, Poullier, Fréron, qui avaient coutume, dans leurs missions en province, d'enlever les argenteries et les meubles ; le député Tallien, qui vendait aux aristocrates de Bordeaux leurs mises en liberté pour subvenir aux besoins de Thérèse Cabarrus ; et encore le Liégeois Robert, qui, de journaliste devenu député, pratiquait l'accaparement des rhums ; et aussi le bel Hérault de Séchelles, qui, passé de la protection de la reine à celle de ses bourreaux, était unanimement soupçonné par ses collègues du Comité de salut public d'être un agent de l'étranger ; et enfin l'Alsacien Reubell, qui avait volé à Mayence des plats et des couverts ; et le Lorrain Merlin (de Thionville), qui, sans le sou la veille, menait un train d'enfer dans son château du Mont Valérien. Faut-il parler de Talleyrand, l'homme de l'affaire X. Y. Z., voleur entre les voleurs ? Faut-il parler de Fouché, dont Napoléon disait : « C'est un bas de soie rempli de boue.»
Un milieu de gens d'affaires véreux, annonçant très exactement celui du Mont-de-Piété de Bayonne, entourait et nourrissait ces parlementaires pourris. D'Espagnac, comme Stavisky, professait que, dans ses entreprises de transports militaires, il y aurait toujours des places pour « les bons Jacobins ». Il écrivait à un député : « Je me prêterai avec le plus grand plaisir aux demandes que vous pourrez me faire. » Les liquidations de la Compagnie des Indes n'ont été qu'une suite de manœuvres à la baisse, menées par des ministres et par des députés, avec la complicité de quelques voleurs de bas étage.
J'ai cité l'appréciation de Burke. Tout le monde en France pensant de même. Cambon disait que la Révolution n'a épargné personne, sauf les financiers. Avant lui, deux Constituants, Cazalès et Prugnon, avaient déclaré que la corruption est « la matière subtile du régime représentatif » ; que rien ne saurait l'éviter et que le recul des idées démocratiques lui est, pour une large part, imputable. Buonarotti, plus jeune qu'eux, mais que des contemporains avaient renseigné, a laissé une liste inoubliable des pourris de la Convention. La corruption était si notoire qu'on se plaignait que la disposition de la salle des séances les protégeât contre les regards du peuple.
Le 11 vendémiaire an IV, l'Assemblée, avant de se séparer, vota la réhabilitation de ceux de ses membres, qui étaient morts sur l'échafaud, dans les prisons et dans les forts. La liste des réhabilités témoigna d'une volonté générale d'apaisement et d'oubli, sans restriction, ni réserve. On n'y trouve cependant ni le nom de Chabot, ni le nom de Bazire, ni le nom de Delaunay, ni le nom de Fabre d'Eglantine, ni le nom de Danton. La honte de ces hommes était trop récente pour être oubliée. Pas un contemporain ne protesta contre l'injure ainsi faite à leur mémoire. La France entière les classait dans ce que le comte Joseph de Maistre appelait la canaillocratie.
M. Albert Mathiez, historien de gauche, ayant conté cette histoire, en tire deux conclusions. La première, c'est que la corruption parlementaire est aussi vieille que le régime du même nom. La seconde, c'est que les divisions, qui ont déchiré la Montagne, ont eu pour cause essentielle la corruption financière et politique, qui a introduit le poison du soupçon entre les amis de la veille. Pourquoi, d'ailleurs, Robespierre eût-il été appelé l'incorruptible, si ce n'avait été pour le distinguer des autres ? Et comment expliquerait-on l'immoralité du Directoire, si l'on n'en trouvait pas le germe dans le régime jacobin, où M. Renan voyait « le plus énergique dissolvant de toutes les vertus » ?
André Tardieu, La profession parlementaire