Le désamorçage est un procédé est souvent utilisé en présence d'une observation ou une remarque embarrassante. Désamorcer une affirmation, ce n'est pas la contester, ce n'est pas la nier, c'est seulement l'empêcher de soulever des questions dans l'esprit des gens. Si je vous dis que le train Euro City Parsifal en provenance de Cologne et à destination de Paris Nord est entré à l'heure en gare de Maubeuge le 12 juillet 1998, vous me répondrez inévitablement : et alors ? Où est le problème ? Un train à l'heure, c'est normal, non ? Ainsi, le fait n'est pas contesté. Ce qui est contesté, c'est son importance. Ce fait n'est pas important parce qu'il est normal. Et s'il est normal, il n'y a pas lieu d'y réfléchir ou de s'y attarder.
Voici un autre exemple. Dans son livre "Problèmes de la démocratie grecque", l'académicienne Jacqueline de Romilly (harcelée, violée, humiliée, frappée) écrit : "Le citoyen athénien jouissait de droits qui ne sont même plus pensables dans le monde moderne. Les petites dimensions de la cité-État permettaient ce que l'ampleur de nos États modernes rend impossible". Que comprenons-nous ? D'abord que les petites dimensions de la cité-État permettaient aux citoyens d'avoir des droits étendus. Ensuite que l'ampleur de nos États modernes ne permet plus ces droits étendus. Nous en déduisons tout naturellement que le train est entré à l'heure en gare de Maubeuge. Avant, on pouvait. Maintenant, on peut plus. Donc, c'est normal que le citoyen moderne ne jouisse plus des même droits que le citoyen d'Athènes. Et comme c'est normal, il n'y a pas lieu d'y réfléchir.
Ainsi, désamorcer une affirmation, c'est comme désamorcer une mine. Quand on l'a désamorcée, sa charge explosive est toujours là mais elle ne peut plus exploser. C'est comme si elle n'existait plus. Désamorcer une affirmation permet ainsi de bloquer la réflexion, de l'empêcher de progresser. Expliquer que "c'est normal" rassure. Si c'est normal, c'est que tout est en ordre. Dormez, bonnes gens.
J'ai mentionné dernièrement le fait que le débat prétendument démocratique, prétendument citoyen, est en réalité un débat élitiste circonscrit aux professionnels de la presse, aux experts (politologues, historiens, philosophes, essayistes de tout poil) et aux personnalités, particulièrement les personnalités politiques. Si je pouvais faire entendre cette affirmation, on me répondrait inévitablement : mais enfin, voyons, c'est normal. Nous ne pouvons tout de même pas inviter dans nos débats un agent d'entretien ou un vigile de supermarché qui n'ont ni culture ni importantes responsabilités uniquement par souci d'égalité. Ils n'auraient rien à dire. Il est donc parfaitement normal que le débat démocratique moderne soit élitiste. Ici également, l'ampleur de nos États modernes rend impossible ce que les petites dimensions de la cité-État permettaient.
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Nicolas Hulot, ex-ministre de la transition écologique, aux abonnés absents depuis sa démission spectaculaire fin août, sera l'invité, jeudi, de "L'émission politique" sur France 2. Surtout ne le manquez pas, il a des choses à vous dire.