Enseignement agricole et transition écologique : "Ne nous confisquez pas le débat !"
Enseignement agricole et transition écologique : "Ne nous confisquez pas le débat !"
Le problème
Enseignement agricole et transition écologique : « Ne nous confisquez pas le débat ! »
Tribune
Article réservé aux abonnés, paru dans Le Monde de l’éducation le 22/11/2022
Collectif
Un groupe d’enseignants et d’étudiants réclame des assises de l’enseignement relevant du ministère de l’agriculture. Avec pour objectif de redéfinir ensemble les priorités de formations en lien direct avec la transition écologique.
A quoi devons-nous former les élèves et les étudiants de l’enseignement agricole dans le contexte présent ? Après les canicules de l’été 2022, avec ses mégafeux dévastateurs et les restrictions d’eau, les tensions ravivées autour de la gestion de ressources communes au sein des territoires, la formation à la transition agroalimentaire est dans toutes les têtes. La flambée des cours des matières premières et de l’énergie liée à la guerre en Ukraine est venue s’ajouter aux menaces très palpables du changement climatique et a fait prendre conscience des vulnérabilités que constitue notre dépendance aux économies mondialisées.
Pour alimenter notre réflexion, plusieurs sources peuvent être mobilisées, dont les travaux menés depuis 2014 dans le cadre du Plan stratégique « Enseigner à produire autrement » pour l’enseignement technique agricole, ou encore le livre blanc de la « Grande transition » produit en 2019 par le collectif Fortes (pour Formation à la transition écologique et sociale dans l’enseignement supérieur). Mais en amont de ces réflexions, une autre exigence se fait jour qui nous semble prioritaire, celle du débat sur les orientations à donner à cette transition que l’urgence de « l’accélération » pourrait bien nous confisquer.
Enseignants et apprenants, nous avons, en effet, conscience que la « Grande transition » exige une révision en profondeur des cadres de pensée qui ont irrigué jusqu’ici les contenus de nos formations. En particulier, la logique extractiviste, la foi dans le progrès technologique et la croissance économique inexorable sont pointées comme contribuant aux crises actuelles. Nous le savons désormais, poursuivre sur cette lancée ne permet pas d’apporter des solutions « durables » aux problèmes auxquels nous devons faire face.
« Révolution » ou « hécatombe »
Or, ces mêmes finalités sont encore visées avec le plan d’investissement France 2030. Devant l’urgence de la situation, ce plan gouvernemental propose d’orienter en priorité les efforts en direction du « numérique, de la robotique et de la génétique », avec son objectif numéro 6 qui vise à enclencher une « troisième révolution agricole et agroalimentaire ». Peut-on raisonnablement penser que cette priorisation du scénario technologique est adaptée à la situation de crises multiformes que nous vivons et auxquelles nous devons préparer les futurs professionnels sortant de nos formations ?
Nombre de recherches soulignent d’ores et déjà les limites des technologies et de la croissance « vertes » et leurs présupposés. D’une part, elles soulignent les modèles économiques qu’elles embarquent et les formes de compétition générées. D’autre part, elles relèvent les risques d’enclosure des connaissances, c’est-à-dire la captation des données d’information de tous au profit des seuls concepteurs de ces technologies. Enfin, dans le cas de l’agriculture, le déploiement technologique risque de laisser sur le bord du chemin les exploitations les plus fragiles économiquement et de voir se détourner les candidats à l’installation, dont beaucoup sont motivés par un autre rapport au vivant. Aussi, la troisième révolution agricole envisagée au travers « du numérique, de la robotique et de la génétique » risque fort de s’apparenter à une troisième « hécatombe agricole ».
Certes, il va de soi que des alternatives technologiques peuvent et doivent être explorées. Par exemple, les innovations « low-tech » et le développement des « communs numériques » ouvrent des perspectives stimulantes. Il faut toutefois souligner que le scénario des technologies vertes, outre les menaces sociales dont il est porteur, est loin d’être le plus performant en termes d’empreinte carbone et énergétique, comme une équipe de chercheurs l’a mis récemment en évidence à la demande de l’Agence de la transition écologique. De ce point de vue, les scénarios « Générations frugales » et « Coopérations territoriales » offrent de meilleures perspectives (cf. le rapport Barbier et al, 2022).
Scénarios multiples
Les données de la recherche confortent ainsi l’aspiration que nous avons à débattre collectivement de l’avenir entre apprenants et enseignants. Les scénarios possibles sont multiples et on ne peut les soumettre à une évaluation fondée uniquement sur des indicateurs de performance économique. Il est urgent de les évaluer aussi du point de vue de leur désirabilité écologique et sociale. Quelle agriculture et quelle alimentation voulons-nous ? Quel enseignement et quelle recherche devons-nous mettre en place pour atteindre des objectifs de transition soutenables et souhaitables ?
Cette tribune demande à ce que le débat ne nous soit pas confisqué. Elle est un appel à lancer des assises de l’enseignement technique et supérieur relevant du ministère de l’agriculture et de la souveraineté alimentaire, afin de reconcevoir les finalités, les contenus et les modalités pédagogiques de nos formations. Sans quoi nous resterions sourds aux critiques de celles et ceux qui envisagent de « bifurquer », ainsi qu’aux appels à une mobilisation plus forte envers les défis écologiques de la part d’une jeunesse en quête de nouveaux horizons et de nouveaux métiers.
Liste des signataires : Marielle Berriet-Solliec, enseignante-chercheuse en économie à l’Institut Agro Dijon ; Manuel Blouin, enseignant-chercheur en écologie à l’Institut Agro Dijon ; Jeanne Bourjaillat, étudiante de 2e année du cursus agroalimentaire de l’Institut Agro Dijon, responsable communication de l’association Agro’logique ; Béatrice Dégrange, ingénieure d’étude chargée d’appui au programme « Enseigner à produire autrement » à l’Institut Agro Dijon ; Laurence Dujourdy, enseignante-chercheuse en sciences des données et statistiques à l’Institut Agro Dijon ; Isabelle Gaborieau, ingénieur d’études chargée d’appui au programme « Enseigner à produire autrement », présidente du Groupe ruralités éducation et politiques ; Hélène Gérard-Simonin, enseignante-chercheuse en sciences de l’alimentation à l’Institut Agro Dijon ; Sylvie Granger, enseignante-chercheuse en agronomie à l’Institut Agro Dijon ; Lucie Jarreau, étudiante en 2e année en agronomie à l’Institut Agro Dijon, Sylvain Jeandroz, enseignant-chercheur en biologie des plantes à l’Institut Agro Dijon ; Nathalie Joly, enseignante-chercheuse à l’Institut Agro Dijon en sociologie, co-animatrice du réseau inter-unités TACT du département ACT-INRAE ; Denis Lépicier, ingénieur de recherche en économie à l’Institut Agro Dijon ; Léna Raviol, étudiante de 2e année du cursus agronomie et présidente du club Culture ; Marjorie Ubertosi, enseignante-chercheuse en science des sols à l’Institut Agro Dijon
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Le problème
Enseignement agricole et transition écologique : « Ne nous confisquez pas le débat ! »
Tribune
Article réservé aux abonnés, paru dans Le Monde de l’éducation le 22/11/2022
Collectif
Un groupe d’enseignants et d’étudiants réclame des assises de l’enseignement relevant du ministère de l’agriculture. Avec pour objectif de redéfinir ensemble les priorités de formations en lien direct avec la transition écologique.
A quoi devons-nous former les élèves et les étudiants de l’enseignement agricole dans le contexte présent ? Après les canicules de l’été 2022, avec ses mégafeux dévastateurs et les restrictions d’eau, les tensions ravivées autour de la gestion de ressources communes au sein des territoires, la formation à la transition agroalimentaire est dans toutes les têtes. La flambée des cours des matières premières et de l’énergie liée à la guerre en Ukraine est venue s’ajouter aux menaces très palpables du changement climatique et a fait prendre conscience des vulnérabilités que constitue notre dépendance aux économies mondialisées.
Pour alimenter notre réflexion, plusieurs sources peuvent être mobilisées, dont les travaux menés depuis 2014 dans le cadre du Plan stratégique « Enseigner à produire autrement » pour l’enseignement technique agricole, ou encore le livre blanc de la « Grande transition » produit en 2019 par le collectif Fortes (pour Formation à la transition écologique et sociale dans l’enseignement supérieur). Mais en amont de ces réflexions, une autre exigence se fait jour qui nous semble prioritaire, celle du débat sur les orientations à donner à cette transition que l’urgence de « l’accélération » pourrait bien nous confisquer.
Enseignants et apprenants, nous avons, en effet, conscience que la « Grande transition » exige une révision en profondeur des cadres de pensée qui ont irrigué jusqu’ici les contenus de nos formations. En particulier, la logique extractiviste, la foi dans le progrès technologique et la croissance économique inexorable sont pointées comme contribuant aux crises actuelles. Nous le savons désormais, poursuivre sur cette lancée ne permet pas d’apporter des solutions « durables » aux problèmes auxquels nous devons faire face.
« Révolution » ou « hécatombe »
Or, ces mêmes finalités sont encore visées avec le plan d’investissement France 2030. Devant l’urgence de la situation, ce plan gouvernemental propose d’orienter en priorité les efforts en direction du « numérique, de la robotique et de la génétique », avec son objectif numéro 6 qui vise à enclencher une « troisième révolution agricole et agroalimentaire ». Peut-on raisonnablement penser que cette priorisation du scénario technologique est adaptée à la situation de crises multiformes que nous vivons et auxquelles nous devons préparer les futurs professionnels sortant de nos formations ?
Nombre de recherches soulignent d’ores et déjà les limites des technologies et de la croissance « vertes » et leurs présupposés. D’une part, elles soulignent les modèles économiques qu’elles embarquent et les formes de compétition générées. D’autre part, elles relèvent les risques d’enclosure des connaissances, c’est-à-dire la captation des données d’information de tous au profit des seuls concepteurs de ces technologies. Enfin, dans le cas de l’agriculture, le déploiement technologique risque de laisser sur le bord du chemin les exploitations les plus fragiles économiquement et de voir se détourner les candidats à l’installation, dont beaucoup sont motivés par un autre rapport au vivant. Aussi, la troisième révolution agricole envisagée au travers « du numérique, de la robotique et de la génétique » risque fort de s’apparenter à une troisième « hécatombe agricole ».
Certes, il va de soi que des alternatives technologiques peuvent et doivent être explorées. Par exemple, les innovations « low-tech » et le développement des « communs numériques » ouvrent des perspectives stimulantes. Il faut toutefois souligner que le scénario des technologies vertes, outre les menaces sociales dont il est porteur, est loin d’être le plus performant en termes d’empreinte carbone et énergétique, comme une équipe de chercheurs l’a mis récemment en évidence à la demande de l’Agence de la transition écologique. De ce point de vue, les scénarios « Générations frugales » et « Coopérations territoriales » offrent de meilleures perspectives (cf. le rapport Barbier et al, 2022).
Scénarios multiples
Les données de la recherche confortent ainsi l’aspiration que nous avons à débattre collectivement de l’avenir entre apprenants et enseignants. Les scénarios possibles sont multiples et on ne peut les soumettre à une évaluation fondée uniquement sur des indicateurs de performance économique. Il est urgent de les évaluer aussi du point de vue de leur désirabilité écologique et sociale. Quelle agriculture et quelle alimentation voulons-nous ? Quel enseignement et quelle recherche devons-nous mettre en place pour atteindre des objectifs de transition soutenables et souhaitables ?
Cette tribune demande à ce que le débat ne nous soit pas confisqué. Elle est un appel à lancer des assises de l’enseignement technique et supérieur relevant du ministère de l’agriculture et de la souveraineté alimentaire, afin de reconcevoir les finalités, les contenus et les modalités pédagogiques de nos formations. Sans quoi nous resterions sourds aux critiques de celles et ceux qui envisagent de « bifurquer », ainsi qu’aux appels à une mobilisation plus forte envers les défis écologiques de la part d’une jeunesse en quête de nouveaux horizons et de nouveaux métiers.
Liste des signataires : Marielle Berriet-Solliec, enseignante-chercheuse en économie à l’Institut Agro Dijon ; Manuel Blouin, enseignant-chercheur en écologie à l’Institut Agro Dijon ; Jeanne Bourjaillat, étudiante de 2e année du cursus agroalimentaire de l’Institut Agro Dijon, responsable communication de l’association Agro’logique ; Béatrice Dégrange, ingénieure d’étude chargée d’appui au programme « Enseigner à produire autrement » à l’Institut Agro Dijon ; Laurence Dujourdy, enseignante-chercheuse en sciences des données et statistiques à l’Institut Agro Dijon ; Isabelle Gaborieau, ingénieur d’études chargée d’appui au programme « Enseigner à produire autrement », présidente du Groupe ruralités éducation et politiques ; Hélène Gérard-Simonin, enseignante-chercheuse en sciences de l’alimentation à l’Institut Agro Dijon ; Sylvie Granger, enseignante-chercheuse en agronomie à l’Institut Agro Dijon ; Lucie Jarreau, étudiante en 2e année en agronomie à l’Institut Agro Dijon, Sylvain Jeandroz, enseignant-chercheur en biologie des plantes à l’Institut Agro Dijon ; Nathalie Joly, enseignante-chercheuse à l’Institut Agro Dijon en sociologie, co-animatrice du réseau inter-unités TACT du département ACT-INRAE ; Denis Lépicier, ingénieur de recherche en économie à l’Institut Agro Dijon ; Léna Raviol, étudiante de 2e année du cursus agronomie et présidente du club Culture ; Marjorie Ubertosi, enseignante-chercheuse en science des sols à l’Institut Agro Dijon
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Pétition lancée le 22 novembre 2022