
Depuis les révélations de juin du Washington Post et fin juillet, par The Guardian et Reuters, de la destruction programmée — par transfert en France — de millions de contraceptifs initialement destinés à cinq pays africains, financés par l’USAID en cours de démantèlement et stockés en Belgique, a priori dans des entrepôts de Kuehne-Nagel, le dossier est enlisé dans un étrange silence. France, Belgique et États-Unis se renvoient la responsabilité, tandis que l’USAID et son opérateur logistique privé Chemonics International restent muets. De multiples zones d’ombre se répondent : inaction française, procrastination américaine et opacité belge.
Non-dit franco-belge
Paris n’a certainement pas été impliqué dans le contrat liant l’USAID à son prestataire Chemonics, ni dans le choix des exécutants français chargés d’un éventuel transfert. Mais juridiquement, l’État français, via le ministère de l’Environnement, pourrait néanmoins rappeler le cadre : une telle destruction, sans déclaration transfrontalière et en contradiction avec la loi AGEC qui proscrit la destruction de produits non alimentaires neufs, est illégale. Pourtant, si les pouvoirs publics affirment suivre « avec attention » le dossier, rien n’est dit. Pourquoi ? Ménager Washington dans un contexte diplomatique en permanence sous tensions, attendre des preuves avant de s’exposer publiquement, ou encore ne pas perturber d’éventuelles négociations discrètes entre Américains et Belges sur un possible réacheminement vers l’Afrique ?
Les sociétés françaises potentiellement impliquées (transporteurs, incinérateurs) connaissent la loi française et savent qu’un tel transfert à fin d’incinération serait irrégulier. Elles dénient en chœur toute participation et tout commencement de destruction. Véolia a signé un contrat-cadre avec Chemonics, mais précise que ce contrat concerne « uniquement la gestion des produits périmés, ce qui n’est pas le cas du stock » en Belgique. Les responsables des sites d’incinération de Créteil et de Saran (Orléans) ont logiquement prévenu qu’ils refusaient par avance toute participation.
Le stock se trouvaient en juillet à Geel, près d’Anvers, mais Bruxelles reste mutique. Les autorités belges n’ont pas expliqué les conditions de stockage, ni les modalités d’un éventuel transfert vers la France. Ce silence pourrait laisser penser à une coordination discrète avec Paris et Washington. L’USAID est certainement poussée par la nouvelle administration américaine et son fond idéologique MAGA pro-money anti-avortement à valoriser financièrement le stock, au-delà des simples frais logistiques. Une piètre négociation pour transférer la charge d’un don décidé par les États-Unis sous Biden et déjà payé par le contribuable américain vers le contribuable européen. Les ONG européennes n’ont pas les moyens de racheter ce stock, mais elles pourraient l’acheminer rapidement, sous étiquette USAID, vers les femmes des pays africains de destination.
Opacité et lenteurs américaines
Côté américain, le FOIA (Freedom of Information Act) donne à tout citoyen le droit de demander l’accès aux documents détenus par les agences fédérales. Il oblige l’administration à répondre, sauf exceptions (sécurité nationale, vie privée, secrets commerciaux…). C’est un outil de transparence destiné à contrôler l’action publique et l’usage de fonds publics. En l’espèce, le FOIA doit garantir la transparence de l’opération de transfert du stock pour son incinération. Mais l’USAID invoque aujourd’hui l’« Exemption 4 » – la protection d’informations de type secret commercial – pour justifier ses lenteurs dans la restitution d’informations. Officiellement, il s’agit de consulter son prestataire exécutant Chemonics, société à but lucratif à actionnariat salarié, avant toute communication.
Ainsi, même des informations basiques — dates, lieux, prestataires de stockage, transports ou incinération — demeurent « classées », alors qu’elles peinent à relever du secret des affaires. Comment ne pas l’interpréter comme une tactique dilatoire ? Chaque jour gagné permet de laisser retomber la pression, ou de poursuivre des discussions bilatérales hors des radars.
Chaque partie prenante — USAID, Chemonics, autorités françaises, belges et prestataires privés — a intérêt à laisser l’affaire s’éteindre. La participation à un autodafé de produits de santé publique comporte un sérieux risque d’image et de réputation. Qui accepterait la destruction de contraceptifs essentiels aux pays dépourvus d’industrie pharmaceutique, en plein démantèlement de l’aide américaine au Sud ? Et le cas du stock belge n’est pas isolé : un autre stock, évalué à 40 M$ de contraceptifs USAID, se trouverait en stand-by aux Émirats arabes unis, sans avenir précisé. D’autres stocks de vaccins (Mpox) sont également menacés de destruction.
En attendant, la lenteur des négociations relatives au stock belge nourrit les soupçons : va-t-on sauver les contraceptifs ou plus simplement endormir le quidam ?