
Dans une mise à jour précédente, j'ai écrit que les partis politiques ou les syndicats propagent fréquemment des mots d'ordre creux qui n'appellent ceux à qui ils s'adressent à aucune action précise. Le mot de démocratie figure plus souvent qu'à son tour dans ces mots d'ordre creux. Le mot "démocratie" est magique. Le placer quelque part dans un texte ou un discours, c'est être gagnant. Si une mesure "met la démocratie en danger", si elle est "une menace pour la démocratie", si elle est "inadmissible dans une démocratie comme la nôtre", son arrêt de mort est scellé.
On nous dira, par exemple, qu'il faut "restaurer la démocratie", "rendre le pouvoir au peuple", etc. C'est un slogan de ce genre que nous trouvons sur un tract de l'UPR, le parti souverainiste de François Asselineau, candidat aux élections présidentielles de 2017 partisan du Frexit, c'est-à-dire la sortie de la France de l'Union européenne, comme l'Angleterre l'a fait. Ce parti est classé à droite mais, droite ou gauche, les slogans sont du même tonneau.
Les partis qui parlent de récupérer la démocratie, de restaurer la démocratie, de rendre le pouvoir au peuple sont ceux qui sont dans l'opposition. Récupérer la démocratie, c'est bien beau mais comment faire ? Le slogan : « Récupérons notre démocratie ! » signifie concrètement : votez pour moi et JE restaurerai la démocratie ! Pour nous inciter à voter pour eux, les partis politiques cherchent à nous faire croire qu'ils possèdent bien plus de pouvoirs qu'ils n'en ont : "restaurer la démocratie" ou résoudre tous nos problèmes sociaux. Mais nous pourrons voter pour ces gens autant que nous voudrons, rien de fondamental ne changera.
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Il n'est de constitutions que coutumières
Durant votre scolarité, les enseignants que vous avez eus vous ont peut-être affirmé qu'il faut distinguer les constitutions coutumières et les constitutions rationnelles.
Les constitutions coutumières seraient celles qui, comme la constitution d'Angleterre, se sont constituées avec le temps par la coutume. Les constitutions rationnelles seraient celles qui, comme la constitution américaine ou les constitutions françaises, seraient fondées sur des principes rationnels.
« La plupart des cahiers de doléances des États généraux de 1789 estimaient que le malaise politique, économique, social dont la France souffrait était la conséquence du fait qu'elle ne possédait pas de constitution. De constitution écrite et rationnelle s'entend. Car le régime monarchique fonctionnait selon certaines normes, mais celle-ci avait été fixées au cours des siècles par une multitude d'ordonnances qui se superposaient et parfois se contredisaient. Or les écrivains politiques du XVIIIe siècle (les philosophes) avait, dans leurs écrits, répandu l'idée qu'un État moderne ne pouvait vivre que s'il était pourvu d'une constitution rationnelle. » Jacques Godechot, Les constitutions de la France depuis 1789.
Vos enseignants vous ont trompés. La distinction entre constitution coutumière et constitution rationnelle n'a pas lieu d'être parce que les constitutions rationnelles n'existent pas. Toutes les constitutions, y compris celles qui se prétendent rationnelles, sont des constitutions coutumières.
L'idée de constitutions rationnelles repose sur le concept de principes rationnels. De la même manière que vos maîtres vous ont appris qu'il faut faire une distinction entre constitution coutumière et constitution rationnelle, de même ils vous ont appris que les constitutions rationnelles étaient fondées sur des principes que les philosophes du XVIIIe siècle (Montesquieu, Voltaire, Rousseau) auraient découvert par l'usage de leur raison. Les constitutions rationnelles seraient de la sorte des constitutions qui appliqueraient ces principes.
« L’État, promu gardien des droits de l’individu, sera très différent de celui de l’Ancien régime : il sera fondé sur deux principes, celui de la souveraineté de la nation et celui de la séparation des pouvoirs. D’après le premier, affirmé par Rousseau, la nation (c’est-à-dire l’ensemble des citoyens) est souveraine. C’est d’elle et non plus de Dieu que le roi tient ses pouvoirs. D’après le second principe, sur lequel avait insisté Montesquieu, les trois pouvoirs : exécutif, législatif et judiciaire ne doivent jamais être réunis dans les mêmes mains.» Cours d'histoire Malet et Isaac.
Mais, là encore, vos enseignants vous ont trompés. Les principes rationnels n'existent pas. Ils ne sont que des impostures.
Nous découvrons ainsi que les institutions politiques modernes, fondées sur le mensonge, sont plus précisément fondées sur un complexe ou un système de mensonges. Ce système est composé de mensonges particuliers (la souveraineté, la citoyenneté, les principes rationnels, les droits de l'homme, etc.) que l'on assemble comme des briques ou des pierres pour constituer l'édifice du mensonge démocratique.