Actualización de la peticiónProtégeons les enfants victimes de violencesÉdouard Durand: «Les violences à la maison font encore l'objet d'un déni massif»
Association PROTÉGER L'ENFANTParis, Francia
Aug 7, 2022

ENTRETIEN - Co-président de la commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants, le juge des enfants Édouard Durand livre au Figaro sa réflexion sur la protection des victimes.

On l'appelle le «juge des mères». Édouard Durand a été juge des enfants du tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis) pendant 17 ans avant de co-présider de la commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise). Dans son récit, Défendre les enfants (Seuil), il décrypte le mécanisme des violences intrafamiliales mais livre aussi une vision intime de son rôle de juge. Costume strict, voix douce et raisonnement méticuleux, il a accepté de nous parler de la protection des victimes, du rôle des pères, de l'éducation des garçons mais aussi de sa foi.

Le Figaro. - Dans votre livre, vous racontez avoir voulu devenir prêtre. Est-ce que votre foi influe vos décisions de juge ?

Edouard Durand. - À 19 ans, je suis entré au séminaire. J'en suis parti après deux ans parce que ma foi me dirigeait vers une autre vocation, celle de magistrat. Je pense que la loyauté consiste à ne pas se couper en morceaux. Un juge entre en audience avec la totalité de ce qu'il est. En ce qui me concerne, ma foi. Cela ne veut pas dire que je laisse des dogmes prendre le pas sur la législation. Mais je ne comprends pas une phrase comme «on ne fait pas de la morale, on fait du droit», qui circule beaucoup dans le milieu judiciaire. La loi fixe une frontière entre le bien et le mal.

Dans des situations conflictuelles comme des séparations ou des divorces, y a-t-il toujours un camp du bien et un camp du mal ? Les responsabilités ne sont-elles pas plus partagées ? Il y a souvent de la haine des deux côtés…

La loi est tranchante, c'est sa fonction. Elle sépare le légal et l'illégal et elle le fait sans nuance. Nommer, c'est séparer, discriminer. Dans les conflits de la vie familiale, je ne sais pas si tout se résout dans l'opposition agresseur-victimes mais j'essaie de nommer le réel pour que les services éducatifs puissent travailler avec la famille. Le réel peut être celui de la violence et souvent on ne la nomme pas. On trouve les moyens d'utiliser un langage moins clair au prétexte de ce que j'appelle les bonnes planques : la nuance, la complexité.

La nuance a donc des limites dans l'appréciation des violences conjugales ?

Oui, car pour être dans la nuance, il faut avoir des repères très clairs dans la tête. Pour voir le gris, il faut voir le noir. Le monde n'est pas que nuance. Dans la réalité des violences conjugales, il n'y a pas de «petite violence». La petite claque est toujours précédée de violences psychologiques. Ce qui nous échappe toujours, c'est la dimension du pouvoir dans les conflits et dans la famille.

Je vous donne un exemple d'audience. Je suis avec un service éducatif, on fait le bilan d'une mesure d'investigation. Pendant 15 minutes, l'éducatrice ressasse «les parents doivent sortir du conflit conjugal (...) parce que ça met les enfants dans un conflit de loyauté». L'éducatrice me dit qu'elle ne voit pas d'autre mot que «conflit». Je lui demande si chaque parent est en capacité d'exprimer son point de vue. Elle me dit «non, c'est sûr Madame ne peut pas.» Je lui demande si celui qui ne peut pas a peur de l'autre parent, elle me répond «C'est sûr, Madame a peur de Monsieur.» Je dis : alors ce n'est pas un conflit mais une violence. Les conflits, c'est la vie. La haine même. La haine, c'est légal. L'expression de la haine ne l'est pas. J'ai le droit d'avoir les émotions que je veux. C'est classique que les couples en pleine séparation arrivent à la haine. Mais la violence est un choix. Et la loi l'interdit.

Il y a des situations dans lesquelles on ne peut pas fonctionner dans le cadre de la coparentalité.

Vous avez la foi. Pensez-vous qu'il doit exister un droit au pardon, à la rédemption, au changement pour les conjoints violents ? Ceux qui perdent l'autorité parentale doivent-ils pouvoir la récupérer ?

Le pardon et la rédemption sont des bonnes planques si un chemin n'a pas été parcouru par l'auteur des violences. Le pardon est une liberté absolue. Il n'y a pas une contrainte au pardon. Le problème est qu'il y a souvent une injonction au pardon. Pour qu'il y ait pardon, il faut que le pardon soit demandé. Il faut vérifier que l'auteur des violences «s'humilie». C’est-à-dire qu'il s'abaisse pour reprendre sa place. C'est ça la rédemption. Il ne faut jamais laisser un sujet violent sans contrôle social. Je ne suis pas contre la rédemption, je suis pour la protection des enfants.

Bien sûr que j'admets la possibilité de changer. J'ai assisté à des scènes de reconnaissance des faits mais c'est rare. Et ce n'est pas au rythme des agresseurs qu'on avance mais au rythme des victimes. Un parent incestueux, un conjoint violent peut avoir fait un énorme travail sur lui-même grâce aux thérapies (encore faut-il s'en assurer) mais l'enfant peut avoir peur à vie.

Nous avons fonctionné avec le droit de correction paternel pendant des années. Il en reste quelque chose…

La Civiise appelle à changer la loi pour mieux protéger les enfants victimes d'inceste et les «mères protectrices ». Pourquoi est-ce nécessaire ?

Il y a dans le Code civil et dans le Code pénal quasiment tout ce qui permettrait d'être dans une culture de la protection. Mais la loi est insuffisamment appliquée ou avec trop d'aléas selon les perceptions. Depuis longtemps, je plaide pour le retrait de l'autorité parentale en cas de condamnation d'un parent pour inceste. La loi ne peut se contenter de dire que c'est une possibilité. Elle doit aller plus loin en fixant ce retrait pour ne laisser aucune place aux décisions aléatoires.

Quand il y a saisine d'une juridiction pénale, après l'enquête des forces de l'ordre, ce qui représente aujourd'hui 27 % des plaintes pour inceste ou violences sexuelles, nous préconisons une suspension de l'autorité parentale et du droit de visite. Avant même qu'il y ait un jugement, s'il y a un risque à prendre, on ne peut pas le faire peser sur l'enfant.

Certains s'inquiètent d'un risque d'instrumentalisation mais il ne faut pas oublier qu'il y a 160.000 enfants victimes de violences sexuelles chaque année et seulement 1000 condamnations par an. Les enfants violés, ce n'est pas imaginaire. Pourtant, quand un enfant dénonce un viol, on commence par imaginer qu'il ment et on pense que le risque de manipulation est beaucoup trop grand. C'est ça le déni. Enfin, il ne devrait pas y avoir de poursuite pour non-représentation d'enfant lorsqu'une enquête est en cours pour violences sexuelles incestueuses. Là encore, la protection de l'enfant doit s'imposer comme un impératif inconditionnel.

On vous appelle le juge des mères, voire le juge anti-pères. Vous ne trouvez pas que la coparentalité est un bon principe ? C'est compliqué d'élever seul un enfant…

Si. Mais un principe doit connaître des exceptions, sinon c'est une idéologie. Or notre loi ne permet pas assez d'exceptions en cette matière. Il y a des situations dans lesquelles on ne peut pas fonctionner dans le cadre de la coparentalité. Il ne faut pas perdre de vue que l'autorité parentale n'a pas pour finalité le statut de parent mais l'intérêt de l'enfant. La résidence alternée pour un enfant dont les parents sont en conflit ou dont la mère est victime de violences, c'est du délire.

La majorité des agresseurs sont des hommes, disent les statistiques, existe-t-il une masculinité toxique aujourd'hui ? Faut-il revoir le modèle de père ?

Je ne sais pas. Je ne dis pas que tous les hommes sont violents ni que les femmes sont toujours des victimes. Mais le fait que les violences domestiques soient majoritairement commises par des hommes est un fait statistique. Je citerai Françoise Héritier : «de toute espèce, l'espèce humaine est la seule où les mâles tuent les femelles.» Comment comprendre cette réalité ? Notre histoire, c'est l'histoire du pouvoir dans la maison. Nous avons fonctionné avec le droit de correction paternel pendant des années. Il en reste quelque chose… Le pouvoir de l'homme sur sa femme et ses enfants sont toujours présents dans notre rapport au monde.

C'est pourquoi il est si difficile d'intervenir dans la maison pour faire en sorte que ce soit un lieu de sécurité. Les violences de la maison font encore l'objet d'un déni massif. On est à la frontière la plus délicate à tracer entre ce qui est éminemment privé et ce qui est aussi de l'ordre du public. On y va toujours avec des précautions, sans doute trop de précaution.

Et faut-il revoir l'éducation de nos garçons ?

Bien sûr que l'éducation a un rôle très important. La législation insiste sur l'éducation à l'égalité des sexes. Nous insistons aussi sur l'éducation affective et sexuelle, respectueuse de l'âge. La force, c'est de se maîtriser. Nous n'apprenons pas assez aux enfants à maîtriser leurs pulsions violentes. J'aime parler de modèles de virilité positive. La civilisation, c'est d'arriver à penser en même temps l'altérité sexuelle et l'égalité sexuelle.

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