Séverine MFrance
Jan 11, 2018
Bonjour, Il y a parfois des sujets d'actualité qui soulèvent le questionnement, la polémique ou la colère. J'ai hésité à réagir, parce que finalement, mon avis ne regarde que moi. Et puis, j'ai lu des personnes qui comme moi, étaient en colère. Alors je fais le choix de réagir. Voilà donc deux jours que j’assiste perplexe à un soulèvement de bonnes consciences venu de femmes qui souhaitent que “les” femmes aient la liberté d’être importunées. Une centaine de femmes qui crie son ras-le-bol du féminisme extrémiste en défendant au passage les dragueurs relou et les artistes victimes de « harcèlement » tels que ce cher Polanski, coupable en fuite d’avoir drogué et sodomisé une enfant de 13 ans, le pauvre. J’ai lu des réponses, pas toujours très convaincantes comme la lettre ouverte d’un homme qui joue à fond la carte du mélodrame pour bien faire pleurer dans les chaumières. Ou des féministes pures et dures qui crient vengeance en appelant littéralement à « importuner profond » les femmes qui ont osé cette tribune. Mais était-ce bien nécessaire ? Répondre en accusant les auteures de cette tribune d’être de vieilles mal baisées ; ou prétendre qu’une psychologue clinicienne, ou une anthropologue ne pourraient de toute façon pas être victime d’agressions sexuelles… N’est-ce pas carrément réducteur et hors propos ? Franchement, doit-on tomber aussi bas pour faire valoir nos avis ? A mon tour, je vais commettre une réponse, que lira qui veut, et puis après tout ce n’est que mon avis, et chacun(e) devrait d’ailleurs se faire un avis sur des faits plutôt que sur des noms, des suppositions et des idées toutes faites bien pratiques pour ne pas avoir à penser. Je ne suis pas féministe. Pas au sens militant du terme en tout cas, car je milite pour les droits des personnes enfants ou adultes sans considération de genre. Je suis pour une véritable égalité, où personne ne me dit ce que je dois penser et comment je dois dire ce que je pense. J’assume ma féminité, j’aime être une femme, et j’aime les hommes, mon mari et mes fils, mon père, et mes amis. J’ai plus d’amis que d’amies. J’aime être mère, pouvoir prendre une contraception si je veux, porter des jupes ou des jeans selon mon humeur à moi et je me maquille et m’épile sous les bras parce que j’aime ça ou en ressens le besoin, pour moi. Mais je pense qu’il existe réellement un féminisme extrémiste, parce que dans toute forme de militantisme, il existe toujours des personnes qui n’ont que ça dans la vie et qui deviennent aveuglées, perdant tout recul, toute objectivité. Donc, en fait, ce que je n’aime pas, ce sont les extrémistes, de tous bords. Et je n’aime pas les étiquettes, n’étant pas un produit, je n’ai pas à porter d’étiquette, et je ne suis pas équipée d’une notice qui permettrait notamment aux hommes de comprendre la femme que je suis. Alors j’en reviens à l’objet de la colère. La tribune… Dans un premier temps, j’ai envie de dire que sur quelques points, « c’est pas faux ». Pourtant, je ne peux pas cautionner cette tribune, ni ses auteures. Parce que quand même, elles nous (les femmes), balancent dans une autre forme d’extrémisme qui ne me plait pas non plus. Elles nous disent que nous devrions prendre les dragueurs relou à la légère, et accepter humblement d’être draguée pour le jeu car ça n’aurait pas de conséquences, parce que les hommes ont des pulsions sexuelles parfois agressives et que les femmes peuvent jouir d’être des objets sexuels. Et puis c’est pas gentil de dénoncer des faits 30 ans après. En gros : et merde, c’est pas si grave, hey les chochottes, pourquoi vous en faites tout un plat ? Dans cette tribune, il est écrit ceci : « Les accidents qui peuvent toucher le corps d’une femme n’atteignent pas nécessairement sa dignité et ne doivent pas, si durs soient-ils parfois, nécessairement faire d’elle une victime perpétuelle. Car nous ne sommes pas réductibles à notre corps. Notre liberté intérieure est inviolable. Et cette liberté que nous chérissons ne va pas sans risques ni sans responsabilités. » Et voilà. Ce truc-là, ces quelques lignes, c’est juste pas possible. C’est cracher au visage de millions de victimes qui restent meurtries à vie. Victime de viol, je l’ai été. Oui, ça casse le corps, quasiment tout le temps, les violeurs frappent, en plus de déchirer les parties intimes de leurs victimes. Le viol c’est pas juste un coup de queue dont on se remet tranquille. (je suis directe volontairement, parce que je crois qu'il faut l'être.) Ces femmes nous parlent de liberté ? Quand on m’a violée, on m’a privée de la liberté de disposer de mon propre corps et de ma volonté. On a violé ma conscience en même temps que mon ventre. Et cette liberté, on me l’a prise à jamais, parce que des décennies après les faits, je suis handicapée à cause de ces actes barbares. Oui, barbares. Un viol, une agression sexuelle sont des actes barbares. Je n’y avais aucune responsabilité. Je n’ai pris aucun risque. On m’a violée. On a disposé de mon corps, sans me demander mon avis, dans une violence inouïe, et je n’avais aucun moyen de me défendre. Ma dignité a été abimée, parce que quand on est agressé(e) et que notre intimité nous est arrachée, notre dignité en prend un coup. Il n’y a pas de “clap” qui annonce que c’est fini, et les vêtements déchirés le sont en vrai, les hématomes aussi, et l’inconfort à l’entre-jambe n’est pas une illusion. On se retrouve comme un bout de viande, une viande à viol, on n’est plus soi, et oui, la dignité en prend un sacré coup. Aujourd’hui, je suis notamment atteinte de ce que l’on appelle un syndrome de stress post traumatique, je souffre d’une fibromyalgie, et d’autres maux physiques sur lesquels je ne m’attarderai pas. Parce que j’ai été violée. Pas parce que je suis une petite nature. Mais faisons la différence avec le frotteur du métro. Pour ces signataires de la tribune du Monde, ça semble être un acte anodin, dont on se remet aussi vite qu’un clignement de paupière. J’ai, comme beaucoup de citadines, vécu cette « broutille ». Le métro était bondé, et j’ai d’abord senti une main sur mes fesses, impossible de savoir qui. J’ai tenté de me déplacer, un homme s’est alors collé à mes fesses, et j’ai d’abord été écœurée par sa turgescence, autant que paralysée par la situation. Je n’ai pas vu son visage, parce que j’ai seulement cherché à fuir, et personne n’a semblé comprendre ce que je venais de vivre, j’ai seulement crié « Mais non ! » en essayant de me dégager de cette foule. Sortie du métro, j’avais la peur au ventre, peur d’être suivie, peur d’être agressée, battue, peur de mourir. Je suis arrivée au boulot incapable de me concentrer, et j’ai passé la journée les yeux rivés à la porte d’entrée. Le soir, j’ai pris un taxi, et à chaque fois que je devais prendre le métro, j’étais stressée, je restais près de la porte, au cas où… Je n’ai rien oublié, je me souviens encore cette nausée, ce sentiment confus où se mêlaient la honte, le doute, la culpabilité. Parce que c’est comme ça, quand on est victime, on commence par avoir honte. Et on se dit que c’est pas possible, on essaie de se convaincre que c’est pas possible. La peur reste, même bien enfouie, elle peut ressurgir de nulle part, comme ça, parce qu’on est fatigué(e), qu’on doit se retrouver dans la foule, ou au contraire que l’on doit, seul(e), parcourir les rues pour rentrer du boulot. On va dire que j’ai pas de chance : victime de pédocriminel entre 4 et 18 ans, victime de viol à 22 ans de la part d’un inconnu qui s’est avéré être un récidiviste (tiens donc…), victime de ce frotteur du métro à 24 ans, et si c’était tout… Des dizaines de fois j’ai été interpellée comme si j’étais juste un cul, pas une femme. Parce que c’est un fait, certains hommes évaluent la qualité d’une femme à son tour de poitrine ou à la rondeur de ses fesses. J’ai un joli cul ? Je suis donc surement responsable de ce qui m’est arrivé, et j’ai pris le risque de porter des jeans, non mais quelle conne je fais. Ou alors j’ai pris plaisir à être l’objet sexuel de ces enfoirés ? Non, sans blague… Je vomis où ? Pas besoin d’être féministe extrémiste pour trouver cette tribune dégueulasse et arriérée. On vit dans une société où la violence et la sexualité sont banalisées. Dire à des dragueurs relou que leur attitude est normale et que nous (femmes) allons nous y faire, qu’on va leur dire poliment de s’abstenir de nous importuner en rougissant comme des donzelles (tout en se revendiquant d’être fortes, paradoxe de cette tribune...) : c’est dire à ces mecs qui se croient déjà tout permis, qu’en effet, ils ont le droit de nous coller la main au cul, de nous traiter de bonnasses, et de supposer qu’on est toutes des chiennes en attente de jouir d’être un objet sexuel… Les agresseurs reconnaissent rarement, en être, c’est jamais de leur faute, on les a cherchés, et puis si on voulait pas on avait qu’à pas accepter la drague… C’est ça, la réalité, celle que vivent des millions de victimes, d’ailleurs femmes ET hommes. Non, on ne doit pas considérer que le mec qui vient bander contre nous dans le métro est juste dans une grande misère sexuelle, parce que c’est pas toujours le cas. Dire que c’est un non-évènement c’est faire injure à celles qui ont vécu ça et en ont été choquées au point d’en cauchemarder et changer leurs habitudes. Bah non, toutes les femmes ne se sentent pas flattées par de tels comportements... Tous les violeurs ne sont pas de pauvres malades qu’il faudrait soigner, il y a de vrais monstres, qui savent que la société est avec eux. Une société où, quand l’on est victime de viol ou d’agression sexuelle (c’est-à-dire sans pénétration, puisque beaucoup aiment faire la différence pour minimiser), quand on est victime donc, on doit prouver que l’on dit la vérité, qu’on ne l’a pas cherché, qu’on était habillé(e) convenablement, qu’on avait pas bu, qu’on a bien dit « non »… Et une fois qu’on a eu le courage de parler, on se fait regarder de travers, les femmes nous en veulent d’une espèce de mépris malsain, les hommes supposent que l’on est des salopes, et les proches compatissent plus ou moins, en répétant des « allez, faut avancer, n’y pense plus », comme si c’était un putain de choix que de se souvenir et de souffrir de ce que des monstres nous ont fait. On ne donne pas de billes aux agresseurs, on ne minimise pas des faits d’une extrême gravité qui ont des conséquences désastreuses sur la vie de personnes qui n’avaient rien demandé. Il y a une différence entre l’homme qui fait du charme et cherche à séduire, et celui qui veut juste baiser, peu importe le désir de la femme qu’il a désigné comme sa proie. Parce que oui, les auteures de la tribune nous disent que nous ne devons pas nous enfermer dans un rôle de proie… Mais personne ne souhaite s’y enfermer, ce sont les prédateurs qui font de nous des proies ! Un animal est libre jusqu’au jour où un chasseur décide de lui tirer dessus. C’est pareil pour les victimes. Laisser croire à nos filles qu’elles ne risquent rien, si elles savent dire « non » est d’une connerie qui reflète l’absence totale de connaissance des faits dont il est question. Non, on n’est pas victime parce que l’on est faible ou mal éduqué(e). On est victime parce que des salauds sont confortés dans l’idée qu’ils ont le droit d’abuser de nous. Quand Catherine Millet, co-signataire de la tribune ose déclarer sans rougir : «Je regrette beaucoup de ne pas avoir été violée parce que je pourrais témoigner que du viol on s'en sort» : ça me fout la gerbe, et j’ai envie de lui offrir mes souvenirs, mon corps, ma conscience, juste 5 minutes pour qu’elle sache qu’elle n’a pas le droit. Non, elle n’a pas le droit. On ne se remet jamais complètement d’un viol, et j’ai reçu des milliers de témoignages qui le prouvent. Des personnes se suicident d’avoir subi un viol, tellement c’est un acte immonde à supporter. Alors, cette tribune, c’est juste une injure. S’insurger contre le phénomène « Metoo », pourquoi pas. Mais pas comme ça, pas en sombrant dans une forme de leçon à l’usage des pauvres demeurées. Les réseaux sociaux ont été inondés de #Metoo. Parce qu’enfin, des victimes pouvaient crier ce qu’elles gardaient en elles et ne plus se sentir seules au monde. Mais dans la majorité des cas, ce ne sont pas des individus qui ont été dénoncés, mais des faits. Moi-même, je n’ai jamais donné publiquement de noms. Mais les auteures de cette tribune ne se sont attardées qu’à leurs collègues et amis masculins, des gens célèbres… Parce que #Metoo nuit aux affaires. En réalité, les droits des femmes à décider d’elles-mêmes, ces signataires s’en fichent pas mal. Ce que vivent les femmes du commun des mortels, c’est pas leur problème. Et cette tribune, en réalité, n’est que le reflet du fossé qui se creuse entre un monde de superficialité et de réussite sociale, et celui plus dur de la majorité des gens. Il serait temps qu’on donne la parole à des gens “ordinaires”, enfants, hommes et femmes, pour redonner un peu de sens au mot « valeurs ». Pour finir : on peut avoir été victime de viol, s’indigner devant les violences sexuelles et les dénoncer sans pour autant être coincée dans une sexualité ennuyeuse. Sans être une grenouille de bénitier ou une pauvre femme victime de son sexe. Là encore, les auteures de cette tribune versent dans la caricature, car il n'est pas question de puritanisme mais de conscience. On peut dénoncer des violeurs, des agresseurs sexuels ou des dragueurs relou (souvent sans limites), et ne pas être dans la haine des hommes… J’aime trop les hommes pour considérer que l’on peut tous les mettre dans le même sac. Justement, un homme digne de ce nom ne cautionne pas les comportements méprisants et machistes à l’égard des femmes… Mon mari, mes fils, mes amis en sont autant d’exemples... Une tribune avec des relents de culture du viol, de banalisation de l'agression, et du culte du mâle dominant des femelles lascives... Où l'outrage devient banal. Sous prétexte de liberté sexuelle... http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/01/09/nous-defendons-une-liberte-d-importuner-indispensable-a-la-liberte-sexuelle_5239134_3232.html https://www.nouvelobs.com/societe/20180111.OBS0468/on-peut-jouir-lors-d-un-viol-les-pires-outrances-des-signataires-de-la-tribune-de-deneuve.html
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