Les images des dernières secondes de la vie de Cédric Chouviat qui mettent à mal la défense des policiers (Libération)
Au lendemain de la publication, lundi 24 janvier 2022, d’un rapport d’expertise mettant directement en cause le rôle des policiers dans la mort du coursier, Libération révèle mardi 25 janvier 2022 une nouvelle vidéo filmée par le téléphone de Cédric Chouviat, dans laquelle on l’entend répéter à plusieurs reprises qu’il ne peut plus respirer. Reste à savoir si les agents ont aussi clairement perçu ces mots. Attention, ces images peuvent choquer.
Le rapport de l’Inspection Générale de la Police Nationale (IGPN) et sa retranscription écrite documentaient déjà les derniers instants de la vie de Cédric Chouviat, mort il y a deux ans lors d’un contrôle de police à Paris. Vient désormais s’ajouter un document vidéo inédit, dévoilé par Libération, mardi 25 janvier 2022. Alors que les agents mis en cause ont toujours affirmé ne pas avoir entendu les supplications de la victime, les images de cette vidéo, filmées par le propre téléphone portable du coursier, permettent de percevoir ses cris. Il répète pas moins de neuf fois qu'il étouffe.
Une situation similaire à celle vécue près de cinq mois plus tard par George Floyd, ce citoyen afro-américain tué par un policier à Minneapolis, alors qu’il répétait qu'il ne pouvait plus respirer, la nuque compressée par le genou de l’agent.
Le 3 janvier 2020 à Paris, à l’issue d’un banal contrôle de police justifié par l’état de la plaque d’immatriculation de son scooter, Cédric Chouviat se retrouve plaqué sur le sol du quai Branly par trois agents. Ceux-ci enchaînent deux clés d’étranglement et un plaquage ventral. Le père de famille de 41 ans fait un malaise et son cœur s’arrête quelques dizaines de secondes plus tard. Il est officiellement déclaré mort 2 jours plus tard.
Depuis un peu plus de 2 ans, les documents sur la mort de Cédric Chouviat ne manquent pas. Rapidement, et alors que les premières versions tendaient à faire croire que l’homme était tombé seul au sol, des vidéos tournées par des témoins ont permis d’entrevoir la réalité d’un contrôle musclé. Quelques mois plus tard, un rapport de l’IGPN, la police des polices, révélé par Libération et Mediapart, a servi à réaliser une chronologie précise des évènements ayant mené à la mort du coursier. Dans le même temps, le site Loopsider publiait une vidéo du point de vue de la policière présente lors de l’interpellation.
Lundi 24 janvier 2022, c’est un nouveau tournant qui a eu lieu avec la révélation d’un rapport d’expertise médicale confirmant la responsabilité des policiers dans la mort de Cédric Chouviat. « La problématique naît à partir du moment où la victime, obèse avec un cou court et un casque sur la tête attaché sous le menton, se retrouve en position ventrale avec un maintien et un appui en région dorsale, un avant-bras passé en avant du cou qui soulève le corps pour dégager les bras et les ramener dans le dos, dans une atmosphère générale de stress avec opposition et lutte », résument les médecins.
Pour eux, c’est bien au sol que la mort de Cédric Chouviat s’est nouée, le mouvement d’avant en arrière de l'avant-bras d’un agent passé sous le menton aurait engendré un écrasement mécanique de la trachée et de la carotide. Un policier pourrait aussi avoir tiré sur la jugulaire du casque en tentant de maîtriser le coursier, ce qui pourrait être à l’origine des fractures constatées au niveau du cou, selon le rapport. Comme la première expertise du cœur de la victime, rendue au mois d'août 2020, celle-ci écarte à nouveau le rôle joué par l'état cardiovasculaire antérieur de Cédric Chouviat dans sa mort, évoqué dans le premier rapport d’autopsie. Ce facteur est théoriquement possible mais peu probable, écrivent les experts.
C’est dans ce cadre que Libération a eu accès à cette nouvelle vidéo. Déjà versée au dossier, elle permet notamment d’avoir le point de vue de Cédric Chouviat, qui filme toute la scène avec son téléphone. Dans ce document d’une dizaine de minutes, on observe le ton monter au fil de la discussion entre le coursier et les agents, jusqu’à des insultes.
« Clown et guignol », dit Cédric Chouviat, « je ne vais pas te sucer la bite » répond un policier, l’escalade se fait des deux côtés. Surtout, on voit et on entend ce que notait déjà le rapport de l’IGPN en 2020 : l’homme mis au sol, policiers sur le dos et casque sur la tête, qui répète à plusieurs reprises qu'il étouffe.
Tout le débat porte désormais sur l’intelligibilité des propos de Cédric Chouviat. Ses mots sont-ils aussi clairement audibles dans la vidéo parce qu’ils ont été enregistrés par le micro de son casque ? Dans ce cas, les policiers les ont-ils entendus aussi distinctement ? Il s’agit là d’un point crucial de l’enquête.
Trois des quatre policiers qui ont participé au contrôle ont été mis en examen au mois de juillet 2020 pour homicide involontaire et ils ont été placés sous un contrôle judiciaire leur interdisant d’entrer en contact avec d’autres membres de l’équipage, selon une source judiciaire. Une quatrième policière a été placée sous le statut de témoin assisté.
La famille de Cédric Chouviat, qui reproche aux agents de n’avoir pas cessé leur intervention malgré les signes de l’asphyxie du coursier, demande une requalification des faits en violences volontaires ayant entraîné la mort, voire en homicide. Au contraire de l’homicide involontaire, de telles violences constituent un crime, et non un délit, et elles sont jugées devant une cour d’assises. Le défenseur des droits s’était autosaisi dans cette affaire. Contactés par Libération, ses services nous font savoir que le dossier est encore en cours d’instruction.
La mort de Cédric Chouviat a été suivie en haut lieu. Cinq jours après le drame, le ministre de l'intérieur de l’époque, Christophe Castaner souhaitait, à la sortie des vœux du syndicat de la police de l'Union Nationale des Syndicats Autonomes (UNSA), que toute la transparence soit faite et que toute la vérité soit établie. « Nous la devons non seulement à la famille de la victime », qu’il avait reçue au ministère, « mais aussi à l’ensemble des Français ».
L’affaire braquait les projecteurs sur des pratiques policières dénoncées de longue date, comme le plaquage ventral et la clé d’étranglement. « S’il est établi qu’une technique, quelle qu’elle soit, peut générer la mort d’un homme, évidemment nous étudierons la suspension de cette technique », promettait Christophe Castaner au mois de janvier 2020. Six mois plus tard, l’annonce de l’interdiction du recours à la clé d’étranglement par le ministre poussait les policiers à manifester. Passés ces atermoiements, le Directeur Général de la Police Nationale (DGPN) a fini par prohiber cette technique, au mois de juillet 2020, en la remplaçant par d’autres techniques censées être moins dangereuses.
En revanche, le plaquage ventral, mis en cause par les observateurs dans la mort de plusieurs personnes au cours de leurs interpellations depuis des années, reste toujours d’actualité chez les policiers.