Des néonazis appellent au meurtre de Jean Luc Mélenchon, de Danièle Obono, de Taha Bouhafs et d'un journaliste de Street Press
Après les révélations de Street Press sur les soutiens armés d’Éric Zemmour, la fachosphère se mobilise et menace l’auteur de l’enquête mais aussi plusieurs journalistes et politiques connus pour leurs engagements contre l’extrême- droite.
Des viseurs d’armes collés sur le front des musulmans, des juifs, des noirs, des politiques et des journalistes, littéralement. Le photo-montage publié la semaine dernière sur le canal Telegram d’extrême droite des Vilains Fachos est un appel au meurtre explicite. En commentaire, sur un ton faussement humoristique, les administrateurs de cette chaîne glissent même un lien vers un site internet permettant d’acheter des pistolets à poudre noire, létaux pour cent trente euros, sans contrôle et livrés par la poste.
Dans le viseur de ces néonazis, il y a des dessins racistes censés figurer les musulmans, les juifs et les noirs, et des photographies ou des caricatures racistes de personnalités engagées contre l’extrême droite.
Nous trouvons, côte à côte, le candidat au premier tour des élections présidentielles Jean-Luc Mélenchon, la députée du Mouvement de la France Insoumise (MFI) Danièle Obono, un syndicaliste étudiant, le journaliste Taha Bouhafs du Média et le journaliste Mathieu Molard, rédacteur en chef de Street Press. Le dernier visage est celui d’Anne Frank, jeune adolescente déportée par les nazis et morte au camp de Bergen-Belsen.
Les auteurs du montage ont même pris le soin d’indiquer le score cumulé si on abat l’un ou l’autre, quatre-vingt-huit points le plus souvent. Une référence néonazie de plus, le h étant la huitième lettre de l’alphabet, quatre-vingt-huit est un code courant dans la mouvance pour Heil Hitler. Danièle Obono vaut moins de points. Le Quotient Intellectuel des noirs est, disent-ils, inférieur. La députée du MFI est figurée par un dessin tiré d’un article du magazine Valeurs Actuelles la représentant en esclave, qui a valu à l’hebdomadaire d’extrême droite d’être condamné. La légende qui appelle clairement au meurtre des différents protagonistes se conclut par un hommage à Éric Zemmour, « rappelez-vous de soutenir Eric Zemmour ».
Danièle Obono, représentée par Xavier Sauvignet, Jean-Luc Mélenchon et Taha Bouhafs, tous les deux représentés par Arié Alimi, annoncent à Street Press qu'ils vont déposer plainte, Lundi 15 Novembre 2021.
L’entourage du candidat du MFI au premier tour des élections présidentielles nous confirme qu'il prend l’affaire très au sérieux, affirmant que d’autres militants ou cadres ont également été menacés par l’extrême droite ces derniers jours et qu'ils vont déposer plainte.
« Nous constatons que ces groupes ont un réel sentiment d’impunité et qu'ils ne se cachent même plus. Les menaces se diffusent sur YouTube, sur des messageries et sur les réseaux sociaux. Nous pouvons légitimement craindre que les passages à l’acte se multiplient. Il est temps que le gouvernement se saisisse sérieusement de cette menace et qu'il réagisse enfin », explique Jean Luc Mélenchon par mail à Street Press.
Tous soulignent que ce n’est ni une première, ni une rareté. « J’ai l’habitude », confie Taha Bouhafs, « j'ai l’impression qu’il n’y a pas de volonté politique d’agir. Ces groupes d’extrême droite se sentent dans l’impunité ». Même son de cloche pour Mathieu Molard, « ce n’est pas la première fois que je reçois des insultes ou des menaces de mort, mais c’est la première fois qu’elles sont d’une telle ampleur ».
Mathieu Molard, représenté par Valentine Rebérioux, l’avocate de Street Press, a, sur cette publication des Vilains Fachos et d’autres, fait un signalement à la procureure de la république de Paris pour des faits notamment de provocation à commettre un crime.
Ce déchaînement de violence fait suite à une enquête de Street Press qui montre des militants pour Eric Zemmour, la Famille Gallicane, tirer à l’arme à feu contre des caricatures racistes. Au lendemain de ces révélations, le journaliste Mathieu Molard, auteur de l’article, était invité sur les plateaux de BFM Télévision et du Média pour présenter son travail. La réaction de la fachosphère ne s’est pas fait attendre. Des influenceurs de la mouvance ont moqué le journaliste, déclenchant au passage un intense épisode de harcèlement en ligne.
Dans ce torrent de boue, le suprémaciste blanc Daniel Conversano s’est particulièrement distingué. Piqué au vif par une remarque de Mathieu Molard, qui a déclaré sur le Média que Daniel Conversano était délirant, l’ancien grouillot de l’antisémite Dieudonné a immédiatement lancé ses fidèles sur la piste du journaliste et de sa famille. Insultes et harcèlement ont repris de plus belle contre le journaliste et ses proches, jusqu’à ce qu’une cible soit donc collée sur son front par les administrateurs du canal Telegram des Vilains Fachos, à la fin de la semaine dernière.
Leurs motivations sont d’ailleurs explicites. Dans un post on peut lire que « quand cette pustule journalistique s’en prend à Daniel Conversano, il s’en prend à nous tous ».
Le tout avec un lien renvoyant vers les messages d’insultes que Daniel Conversano avait adressés au journaliste. Quant aux menaces de mort, « elles font suite aux déboires de nos amis de la Famille Gallicane ». À l’extrême droite, on se serre les coudes.
La chaîne Telegram des Vilains Fachos ne compte que mille cinq cents abonnés, mais elle est en réalité la resucée d’une autre qui comptait plus de dix mille abonnés, avant d’être supprimée à la fin du mois de septembre 2021. Taha Bouhafs, journaliste du Média, avait révélé sur Twitter qu’ils constituaient une grande liste de tous les juifs impliqués dans la crise du coronavirus.
Un délire mêlant antisémitisme et complotisme auquel ils avaient bien vite ajouté une autre liste visant les islamo-gauchistes. On trouvait déjà, sur ce document au milieu de nombreux autres noms, Jean-Luc Mélenchon, Danièle Obono, Taha Bouhafs et Mathieu Molard. Des informations personnelles étaient compulsées. Danièle Obono, comme d’autres députées du MFI, faisait aussi l’objet de commentaires sexistes.
Conséquence rarissime, Telegram avait restreint l’accès au canal, avant de le supprimer purement et simplement. Un traitement généralement réservé aux chaînes terroristes djihadistes ou aux canaux liés à des groupes terroristes néonazis internationaux.
Les Vilains Fachos n’en étaient, à cette époque déjà, pas à leur coup d’essai. Le groupe est depuis longtemps connu pour être un déversoir de haine et d’apologie du terrorisme d’extrême droite. Au mois de novembre 2020, les auteurs de ces lignes révélaient dans les colonnes de Libération que le groupe faisait aussi la promotion d’un club de tir monté par un néonazi. Ce club, sans existence physique ni installations propres, délivrait des licences de tir aux sympathisants de la cause, un sésame qui permet d’acquérir légalement des armes à feu.
« Ce canal Telegram est connu pour être extrêmement radical, suivi par des personnes dangereuses », rappelle Mathieu Molard. « Je prends tout ceci au sérieux et j’espère que la justice en fera de même » confie le journaliste.
Taha Bouhafs insiste, « évidemment, il y a des enquêtes, la justice et des enquêteurs de police font leur travail. Mais ce qu’il faut c’est une volonté politique ».
Armes et menaces de mort, un mélange inquiétant, d’autant que les militants d’extrême droite passent à l’acte. À Lyon par exemple, où les ratonnades se multiplient. Certains projettent même des attentats. Les coups de filet permettant de déjouer ces attaques terroristes d’extrême droite se sont, ces dernières années, multipliées. Il y a quelques semaines, le coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme Laurent Nunez révélait que cinq cellules d’extrême droite à visée terroriste ont été démantelées en France depuis 2017.
Parmi elles, le groupe de l'Organisation Armée Secrète (OAS) de Logan Nisin projetait des attentats islamophobes et, déjà, de s’en prendre à Jean-Luc Mélenchon pendant la campagne présidentielle de 2017. Décidément le fond de l’air effraie.