« Il y a eu un grand pas vers la liberté pour Bagui Traoré, mais c’est un petit pas vers la justice »
Par Amanda Jacquel
Politis- Lundi 19 juillet 2021
Cinq ans déjà, cinq ans de trop, pour la cinquième fois, la famille d'Adama Traoré et ses soutiens marchaient dans les rues de Beaumont-sur-Oise, samedi 17 juillet 2021, en mémoire d’Adama Traoré et pour exiger que la justice et la vérité soient faites. Le jeune homme de 24 ans est mort le 19 juillet 2016 entre les mains des gendarmes de Persan, la ville voisine.
« Cette année, pour la première fois, tous les frères d’Adama Traoré sont présents », rappelle Assa Traoré devant la mairie de Persan. Alors que les manifestations contre le passeport sanitaire occupaient les centres urbains, 2000 personnes sont venues marcher en mémoire d’Adama Traoré à Beaumont-sur-Oise, en grande banlieue de Paris.
« Cinq ans après, c’est important de mobiliser toujours autant de monde, d’autant que des trains ont été annulés », témoigne Assa Traoré. Chaque année, la difficulté d’accéder à cette ville périurbaine semble croître. La route fait plus de 60 kilomètres depuis Paris avec les gendarmes de l’Oise qui patrouillent et, par les transports en commun, c’est un petit périple, « il y a souvent des travaux et cette année la suppression des trains a tout ralenti et doublait le temps pour venir », témoigne un manifestant venu de Paris. « Il n’y a que deux trains qui arrivent aujourd’hui mais même si on doit marcher à trois, on continuera », prévient la sœur du défunt.
La marche, familles de victimes et victimes de violences policières en tête, s’élance samedi 17 juillet 2021 à 15 heures. Comme tous les ans, un arrêt est marqué devant la gendarmerie. « C’est ici qu’ils ont laissé mon frère mourir comme un chien. Je rappelle au monde entier que mon petit frère n’avait rien fait. C’était le jour de son anniversaire, il voulait seulement faire un tour de vélo. Ils l’ont laissé mourir dans cette cour de gendarmerie. C’est un scandale, c’est une honte », s’écrie Assa Traoré au micro. Sa colère est d’autant plus vive que Mediapart vient de confirmer ce que la famille n’avait de cesse de dénoncer depuis 2016. Les gendarmes mis en cause dans la mort d’Adama Traoré ont été décorés pour l’avoir localisé et interpellé, ainsi que pour l’engagement remarquable et leur détermination sans faille dans cette arrestation.
« Aujourd’hui, on décore des hommes armés en uniforme pour avoir tué un homme le jour de ses 24 ans, pour avoir tué Adama Traoré. Il est hors de question de laisser passer cela. C’est la gendarmerie de la honte », poursuit Assa Traoré devant la caserne. Depuis cinq ans, elle répète sans relâche que les gendarmes se sont obstinés à ramener Adama Traoré à la gendarmerie plutôt qu’à l’hôpital pour lui porter assistance ce jour-là.
Tata Traoré, la mère d’Adama Traoré, prend la parole à son tour, « depuis que j’ai vu l’article de Mediapart du vendredi 16 juillet 2021, mon cœur saigne. Ces gendarmes, je les maudis nuit et jour. Adama Traoré, c’était toute ma vie. Ils m’ont fait pleurer, ils ont mis tous mes enfants en prison et ils font souffrir toute ma famille. Nous voulons la justice ».
« Avant même cette marche, il y a eu mon procès pour diffamation au mois de mai 2021 puis les trois semaines aux Assises pour Bagui Traoré », dit Assa Traoré, « cette marche, nous la commençons avec beaucoup de fatigue ».
Accusé de tentative de meurtre par plus de 70 gendarmes qui s’étaient portés parties civiles, Bagui Traoré était enfermé depuis quatre ans et six mois en détention provisoire. Lui et deux autres des accusés ont finalement été acquittés, vendredi 9 juillet 2021, par la Cour d’assises de Pontoise qui a déploré « une enquête à charge pour établir la présence de Bagui Traoré à Beaumont comme si sa présence en elle-même était une preuve de culpabilité. La justice ne peut pas se passer de preuves, or c’est ce qu’il s’est passé dans le cas de Bagui Traoré ».
« C’est la voix vivante d’Adama Traoré », c’est ainsi que le décrit sa sœur. Bagui Traoré est en effet un témoin clé dans la mort d’Adama Traoré. « C’est le dernier à l’avoir vu vivant et c’est le premier à l’avoir vu mort, sur le sol de cette cour de gendarmerie. C’est un témoin qu’on a voulu isoler et casser psychologiquement. Mais nous nous sommes battus et nous avons crié son innocence. Il y a eu un grand pas vers la liberté pour Bagui Traoré, mais c’est un petit pas vers la justice. Nous réclamons plus, nous exigeons plus », dit Assa Traoré.
« Je suis content qu’on ait pu libérer Bagui Traoré et que tout le monde ait pu voir que nous disons la vérité depuis le début. C’est vraiment de l’acharnement. C’est tellement énorme que cela nous donne plus de force », affirme Lassana Traoré, l’un des grands frères d’Adama Traoré, devant la presse avant la marche.
Bagui Traoré regarde la foule de loin. « Il n’y a pas de mot pour décrire cela. Quand je vois le monde qu’il y a, cela fait chaud au cœur. Je tiens à les remercier, c’est incroyable, c’est puissant et cela nous donne de l’espoir », confie l’homme de 29 ans à Politis, en rappelant sans relâche que ce combat porte le nom d’Adama Traoré, « nous voyons que notre lutte est efficace, elle paie. Mon acquittement, c’est une brèche dans laquelle il faut avancer parce qu’elle ne restera pas ouverte longtemps ». Il a des raisons d’être pessimiste. Les juges viennent d’ordonner un complément d’expertise médicale aux experts belges qui avaient estimé, au mois de janvier 2021, que les manœuvres de contrainte des gendarmes contre Adama Traoré pouvaient être la cause de sa mort.
Cette bataille d’expertises reprend puisque le dossier médical d’Adama Traoré à la médecine du travail vient d’être ajouté au dossier. « Il y a clairement une volonté de faire pression contre les experts », dénonce Youcef Brakni, membre du comité pour Adama Traoré. La famille est toujours en attente d’un procès.
Ce retour d’expertise est prévu pour le 31 août 2021, « nous attendrons cette expertise de pied ferme. Nous répondrons en conséquence », assure Assa Traoré.
Plusieurs familles de victimes sont présentes, samedi 17 juillet 2021. Elles racontent toutes ce chemin douloureux et tortueux vers une justice qui n’arrive jamais. « Nous soutenons toutes ces familles qui ont un jour reçu une lettre de classement sans suite et de non-lieu. Où se trouve Adama Traoré si cela n’a pas eu lieu ? Où se trouve Gaye Camara ? Où se trouvent toutes ces personnes mortes entre les mains des forces de l’ordre ? On nous criminalise, on met en prison nos frères et on nous criminalise, nous, les victimes. C’est de l’abus de pouvoir », déclare Mélanie, membre du collectif des Mutilés pour l’Exemple.
Dans la foule quelques Gilets Jaunes et des drapeaux du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) se distinguent. Arrivée sur le grand terrain de Beaumont, l’ambiance est désormais festive, barbe à papa, barbecue, ventes de t-shirt et jeux gonflables. En coulisses, Youssoupha, Wejdene, Hatik, Saïsaï ou encore Section Pull Up se préparent à monter sur scène. « Les artistes ont répondu présents. Les enfants étaient contents et les habitants de Beaumont aussi, toujours autant soudés avec les villes autour de Beaumont, cela fait du bien. Les jeunes m’ont dit que c’était une marche qu’ils attendaient chaque année. C’est devenu un bon moment », sourit Assa Traoré, « il y a la lutte, la vérité et la justice pour Adama Traoré, mais c’est aussi important de faire plaisir aux personnes qui nous soutiennent chaque année ».