Poing levé ou genou à terre, les sportifs se mobilisent pour forcer le monde à ouvrir les yeux contre le racisme aux Etats-Unis.
Un mouvement de boycott a gagné les ligues américaines de basket, de base-ball et de football, à la fin du mois d'août 2020, en réaction à de nouvelles violences policières contre un Afro-américain, un exemple supplémentaire de l'engagement des sportifs contre les inégalités raciales dans le pays.
Black Lives Matter, après la rue, le slogan du mouvement antiraciste qui ne cesse de prendre de l'ampleur aux Etats-Unis a fait des émules sur tous les terrains de sport, à la fin du mois d'août 2020, pour dénoncer l'affaire de Jacob Blake. Cet Afro-Américain de vingt neuf ans a été grièvement blessé, Dimanche 23 Août 2020, par un policier blanc qui lui a tiré sept balles dans le dos, à Kenosha, dans l'Etat du Wisconsin. Cette fois, les athlètes américains n'ont pas seulement condamné les violences. Plusieurs d'entre eux ont refusé de jouer, dans un mouvement de boycott jamais vu dans l'histoire des Etats-Unis, selon le sociologue de l'université du Minnesota Doug Hartmann.
Pour John Carlos, ancien athlète et icône du mouvement des droits civiques, cette action inédite résulte d'un profond ras-le-bol des sportifs américains, « on parle de superstars des terrains. Ils jouent bien et la foule crie leurs noms dans les stades. Mais beaucoup de ces joueurs sont Noirs et, lorsqu'ils sortent du vestiaire pour aller récupérer leur voiture, ils peuvent être abattus à cause de la couleur de leur peau. La mort de George Floyd a été un révélateur pour tous ces jeunes athlètes qui se sont dit qu'il fallait réagir ».
John Carlos parle en connaissance de cause. En 1968, il a décroché la médaille de bronze du deux cent mètres aux Jeux Olympiques de Mexico, derrière son compatriote Tommie Smith. Lorsque l'hymne américain a retenti dans le stade, les deux sprinteurs afro-américains ont baissé la tête et ils ont levé leur poing ganté de noir vers le ciel, un geste pour dénoncer les inégalités raciales aux Etats-Unis, en plein mouvement des droits civiques. « Les mois précédents, John Carlos et Tommie Smith avaient participé à une campagne pour le boycott des Jeux Olympiques, qui n'a pas abouti. Ils ont donc décidé d'aller sur place et de manifester autrement », dit Nicolas Martin-Breteau, historien spécialiste des Etats-Unis. Sur la deuxième marche du podium, l'Australien Peter Norman arborait un badge de l'Olympic Project for Human Rights (OPHR), une organisation olympique protestant contre la ségrégation raciale.
Les trois athlètes ont durement payé cette prise de position antiraciste. Leur carrière a été brisée, poursuit Nicolas Martin-Breteau. Tommie Smith et John Carlos ont été exclus dans les heures suivantes du village olympique et ils ont été renvoyés aux Etats-Unis, où une immense majorité de la population les considérait comme des traîtres au drapeau. Pendant près de trente-cinq ans, John Carlos a galéré pour trouver un emploi, « il y a eu des périodes où je ne pouvais plus payer l'électricité, j'ai même dû brûler certains de mes meubles pour me chauffer. Mes enfants ont été harcelés à l'école. Mon épouse s'est suicidée, parce qu'elle ne pouvait plus supporter tout cela. Cela a été terrible, mais c'était nécessaire. Il fallait que je me sacrifie pour essayer de faire changer les choses, pas pour moi, mais pour mes enfants ».
Au fil des années, l'image de John Carlos et Tommie Smith a évolué. « L'opinion publique a cessé de les considérer comme des militants radicaux et ils sont devenus des héros du mouvement des droits civiques, notamment grâce à une exposition sur les athlètes noirs lors des Jeux Olympiques de Los Angeles, en 1984 », dit Doug Hartmann à France Info. « Je n'avais pas besoin de cette reconnaissance », dit John Carlos, « mais le fait que la société prenne conscience de l'importance de ce geste, c'est la cerise sur le gâteau ».
« Pourtant, nous ne voyons pas vraiment de changement depuis 1968 », dit Jacques Monclar, ancien basketteur international et consultant vedette pour Be In Sports, « les violences policières contre les Noirs se poursuivent et certains athlètes ont encore récemment perdu leur carrière parce qu'ils les dénonçaient ». C'est le cas de Colin Kaepernick. En 2016, le quarterback des Fourty Niners de San Francisco pose un genou à terre pendant l'hymne américain. « Je ne vais pas afficher de fierté pour le drapeau d'un pays qui opprime les noirs et les personnes de couleur », avait-il prévenu quelques jours plus tôt. Dans le stade, les sifflets fusent. Pour une partie des spectateurs et de l'opinion publique, le geste du footballeur est une insulte à la nation.
Mais Colin Kaepernick a le soutien de certains de ses pairs. Au fil de la saison, d'autres joueurs de la National Football League (NFL) s'agenouillent pendant l'hymne. Puis c'est au tour de la championne du monde de football Megan Rapinoe, première personnalité sportive blanche à reprendre ce geste. « J'ai senti que c'était mon devoir de patriote », dit-elle dans un entretien à la British Broadcasting Corporation (BBC). « Dans d'autres ligues, le geste de Colin Kaepernick ne lui aurait pas coûté sa carrière. Mais la NFL est conservatrice », dit Nicolas Martin-Breteau. En 2017, à la fin de sa saison avec les Forty Niners de San Francisco, le quaterback se retrouve sans contrat. A ce jour, aucune autre équipe ne lui a ouvert ses portes. « Cinquante ans après, Colin Kaepernick a connu le même sort que John Carlos et Tommie Smith », dit Nicolas Martin Breteau, à un important détail près. En 2018, le joueur de la NFL a obtenu un juteux contrat publicitaire avec l'équipementier Nike. « En 1968, aucun sponsor ne voulait de Tommie Smith et de John Carlos. Cinq décennies plus tard, Nike a fait le pari qu'il était possible de se faire de l'argent en se positionnant comme une firme engagée contre le racisme », dit Doug Hartmann. « Lorsque nous avons pris position aux Jeux Olympiques de Mexico, Tommie Smith et moi, nous avions peut-être cinq cent dollars sur nos comptes en banque. Nous n'avions aucun coussin financier pour amortir la chute. Colin Kaepernick avait des millions de dollars », dit John Carlos.
Les sportifs semblent de moins en moins frileux pour élever la voix et pour prendre position. « Les joueuses de la Women National Basketball Association (WNBA) ont régulièrement dénoncé les violences policières lors de conférences d'après-match », dit Doug Hartmann. Serena Williams, qui a boycotté le tournoi californien d'Indian Wells pendant quatorze ans après y avoir été victime d'insultes racistes, a écrit à la fin du mois de mai 2020 sur Twitter, après la mort de George Floyd, « ne faites pas comme s'il n'y avait pas de problème en Amérique ».
Quelques jours plus tard, sa jeune compatriote Cori Gauff a pris la parole lors d'une manifestation du mouvement Black Lives Matter en Floride. « Nous devons agir. Nous sommes là à manifester et je ne suis pas en âge de voter, mais c'est à vous de voter pour mon futur, pour le futur de mes frères et pour votre futur », a dit la tenniswoman de seize ans, présentée comme l'étoile montante de son sport, « vous ne devez pas vous taire car, si vous choisissez le silence, vous choisissez le camp de l'oppresseur ».
La prise de position d'une autre joueuse du circuit de la Women's Tennis Association (WTA) a fait grand bruit à la fin du mois d'août 2020. En réaction à l'affaire de Jacob Blake, l'ancienne première joueuse mondiale de tennis, Naomi Osaka a annoncé qu'elle ne jouerait pas sa demi-finale du tournoi de Cincinnati. « Avant d'être une athlète, je suis une femme noire et, en tant que femme noire, je pense qu'il y a des choses plus importantes et plus urgentes que de me regarder jouer au tennis », a expliqué la japonaise. Sa décision, très forte dans un sport souvent présenté comme trop lisse, a poussé les organisateurs du tournoi à reporter tous les matchs de vingt quatre heures.
« Je ne m'attends pas à changer le monde si je ne joue pas mais, si je peux amorcer une discussion dans un sport majoritairement blanc, je crois que j'aurai fait un pas dans la bonne direction », a dit Naomi Osaka.
Naomi Osaka a refait parler d'elle en apparaissant à l'United States Open avec un masque noir, portant le nom de Breonna Taylor. Cette ambulancière afro-américaine a été abattue dans son sommeil au mois de mars 2020, lors d'un raid de la police sur la base d'un avis de recherche erroné, « j'ai sept masques comme celui-là. Si je vais jusqu'en finale, vous les verrez tous. Le message que j'essaie d'envoyer, honnêtement, c'est juste pour éveiller les consciences. Je sais que le tennis est regardé partout dans le monde, peut-être qu'il y a quelqu'un qui ne connaît pas l'histoire de Breonna Taylor et peut-être que, ensuite, il ira voir sur Google ».
« Les athlètes afro-américains ont toujours été les leaders et les portes paroles de leur communauté », dit Nicolas Martin-Breteau. « La nouveauté est qu'il n'y a pas eu de mouvement militant aussi massif depuis les années 1960. Il mobilise à travers différents sports, non seulement des Noirs, mais aussi des Blancs et des Latinos, jusqu'aux superstars d'équipes qui génèrent des millions de dollars de revenus. Le soutien croissant de la population au mouvement Black Lives Matter rend plus faciles ces prises de parole. Ces sportifs ne sont pas isolés. On ne peut pas virer Lebron James quand il est soutenu par ses coéquipiers, son coach et des millions d'américains », dit Doug Hartmann, professeur à l'université du Minnesota, à France Info.
« Ces athlètes sont le miroir de l'évolution de la société américaine », dit Nicolas Martin-Breteau, « leur voix n'est audible que parce qu'elle s'appuie sur un mouvement antiraciste qui gagne en ampleur, aux Etats-Unis comme dans le monde. Les sportifs ont compris qu'ils pouvaient se servir de cela. Ils ont donc décidé d'utiliser leur notoriété pour obliger les propriétaires des clubs et les ligues à prendre position ».
En refusant de jouer, Mercredi 26 Août 2020, les Milwaukee Bucks et le Magic d'Orlando ont ainsi initié un véritable mouvement de grève au sein de la National Basketball Association (NBA). « Ils ont aussitôt reçu le soutien des propriétaires des clubs. Ce n'est pas surprenant parce que la ligue porte un message d'humanisme depuis des années déjà », estime Jacques Monclar. En vingt quatre heures, le boycott s'est étendu au tennis, au football, au hockey ou encore au base-ball. Jeudi 27 Août 2020, les New York Mets et les Miami Marlins ont observé quarante deux secondes de silence, en référence au numéro de maillot de Jackie Robinson, premier joueur noir à avoir intégré la ligue majeure de base-ball en 1947, avant de rentrer aux vestiaires. Il ne restait qu'une chose sur le terrain, un tee-shirt noir, floqué du slogan Black Lives Matter.
« Ces actions ont été menées dans des stades vides, en raison de l'épidémie de coronavirus. Imaginez ce que cela donnerait si ces équipes décidaient de ne pas jouer quand des milliers de tickets ont été vendus, l'enjeu financier que cela représenterait », ajoute John Carlos. Selon Jacques Monclar, c'est particulièrement vrai pour la NBA, « cette ligue est la plus suivie au monde après le championnat de football anglais et elle représente une importante caisse de résonance pour le mouvement antiraciste ».
Ce coup de pression contre les dirigeants a fonctionné. Après des discussions autour de la reprise de la compétition, la NBA a annoncé un accord sur la création d'une coalition pour la justice sociale rassemblant les joueurs, les entraîneurs et les dirigeants. Son objectif est de promouvoir des réformes institutionnelles pour lutter contre le racisme. Le championnat de basket a également indiqué que les salles des différentes franchises pourraient être utilisées comme bureaux de vote lors de l'élection présidentielle du Mardi 3 Novembre 2020.
« Les législatures républicaines rendent difficile l'accès au vote des Noirs. Multiplier les bureaux est donc un engagement politique de l'ensemble de la NBA contre Donald Trump », dit Nicolas Martin-Breteau à France Info.
L'impact de ces actions reste difficile à mesurer. « Est-ce que cela permettra vraiment à plus d'Américains de se rendre aux urnes, Mardi 3 Novembre 2020 ? Est-ce que les sportifs poursuivront leurs actions lors de compétitions internationales, comme les Jeux Olympiques de Tokyo en 2021? », demande Doug Hartmann qui rappelle, à juste titre, que le racisme systémique n'est pas un problème uniquement américain, « ce qui est certain, c'est que les sportifs n'ont pas la capacité de changer les choses s'ils sont seuls ».
« Athlètes, manifestants dans la rue et organisations de militants, chaque pièce du puzzle est importante pour provoquer enfin une discussion contre le racisme », dit John Carlos, « en 1968, Tommie Smith et moi voulions forcer les Etats-Unis et le reste du monde à ouvrir les yeux sur les inégalités raciales dans notre pays. Aujourd'hui encore, c'est la responsabilité des sportifs et de tout être humain de les dénoncer ».