François WINICKIFrance
Oct 3, 2021

C'est le titre d'une des œuvres les plus connues de Simone Weil, la philosophe, que j'ai déjà cité « à la une » de la pétition et qu'Albert Camus qualifiait de "seul grand esprit de notre temps".


C'est lui qui a publié en 1949 ce livre écrit juste avant sa mort d'épuisement en 1943 à 34 ans par Simone, laissant derrière elle une œuvre colossale, on en est aujourd'hui à 16 volumes de ses œuvres complètes, et le recensement est loin d'être achevé.

Ma référence, ce sont presque uniquement les commentaires d'une grande clarté sur ce livre capital pour comprendre notre époque,


« L’Enracinement : prélude à une déclaration des devoirs envers l'Être humain », faits sur France Culture par Cécile Renouard, prof de philo et Présidente du Campus de la Transition, lieu d’enseignement, de recherche et d’expérimentation créé par des enseignants-chercheurs, entrepreneurs et étudiants pour promouvoir une transition à l’échelle des enjeux qui nous bouleversent :


https://campus-transition.org/

 


Pour Simone Weil, l'Enracinement, c'est le besoin le plus important et le plus méconnu de l'âme humaine.
Qui est déraciné déracine et qui est enraciné ne déracine pas.
L'autrice va rechercher dans ce texte les conditions d'un bon Enracinement.

Dans un premier temps, elle définit des obligations envers le monde, des besoins de l'âme essentiels, à mettre en parallèle avec les obligations, les besoins envers notre propre corps comme la nourriture.
Ces besoins sont des devoirs vitaux à remplir envers tout être humain pour respecter ce qu'est chaque personne humaine.
Ce sont :
- l'ordre et la liberté;
- l'obéissance et la responsabilité;
- l'égalité et la hiérarchie;
la hiérarchie est assez complexe et comporte plusieurs nuances.


C'est le dévouement à l'égard des supérieurs hiérarchiques considérés comme des symboles mais aussi ce sont les obligations de chaque être humain envers ses semblables.


Nous avons une autonomie mais en interdépendance avec d'autres.
Notre participation à un Bien commun peut se faire quand nous acceptons un certain ordre social qui nous permet d'être en lien avec les autres en étant chacun  à notre juste place.

Il faut aussi avoir l'humilité de reconnaître qu'aucun de nous ne résoudra
les problèmes tout seul. L'autorité doit être au service du Bien commun et le supérieur  hiérarchique a une obligation à l'égard de ceux dont il est responsable pendant un temps donné;


- l'honneur et le châtiment;
- la liberté d'opinion;
- la sécurité et le risque;
- la propriété privée et la participation au Bien collectif;
- enfin, la vérité (là où rechercher la base de nos besoins).


À partir de cette description de ces 14 besoins fondamentaux, Simone Weil analyse ensuite les déracinements qui empêchent l'assouvissement de ces besoins et ne nous aident pas à être enracinés dans le milieu vivant et à conserver notre dignité infinie d'être humain.
Simone Weil parle du déracinement des ouvriers et des paysans, notamment culturel.
À la fois la classe ouvrière et le monde paysan sont déracinés car victimes d'influences étrangères à eux qui détruisent leurs valeurs propres.
À travers ces catégories plus spécifiques, le déracinement touche l'ensemble de la nation française dans son rapport à la Patrie et à l'État.
S. Weil souligne le rôle extrêmement néfaste de l'argent.
On parle des réalités économiques et financières d'une manière très abstraite, qui ne nous permet pas d'être bien reliés aux milieux vivants, aux biens qui permettent de réchauffer l'âme (foyer, patrie, culture, traditions). Sans eux, on n'a pas de véritable vie humaine. Cela nous aide à réfléchir à nos milieux vivants qui sont à la fois naturels et culturels, en lien avec l'histoire, le passé.
Ce déracinement des mondes ouvrier et paysan à cette époque est lié à un déracinement à l'égard du passé et il faut considérer la tradition non pas de manière figée mais de manière extrêmement vivante.
Et, sans aller jusqu'à rejoindre Nietzsche, pour qui l'État est le plus froid des monstres froids, l'État est tout de même ce qui s'oppose le plus à l'Enracinement parce que l'État a voulu devenir une puissance exclusive qui a tué tous les milieux vitaux, les milieux naturels diversifiés, la profession, le village, le local, les cultures et les langues régionales, etc.
Il est devenu la seule puissance qu'on puisse aimer et, en même temps, cette puissance idolâtrée est aussi détestée.
Comment transformer une société de telle façon que l'État se contente, comme le pilote sur son navire, de donner de temps en temps un petit coup par ci, un petit coup par là, pour rééquilibrer les choses ?
Mais un État idéal suppose une société qui serait déjà parfaite, qui aurait résolu les problèmes du travail, de l'Enracinement.
L'État devrait être intendant des biens de la Patrie, vue elle-même comme le peuple constitué en nation souveraine.

Et maintenant, qu'est-ce que l'Enracinement ?
C'est la participation réelle des individus aux milieux vivants. Nous appartenons à une patrie, à une famille, à des associations qui se soucient de ce qui se passe à travers la planète entière.
Pensons aux citoyens actuels qui militent dans un pays mais avec des problématiques globales.
Par ailleurs, le rapport au passé est très important, la Culture est inscrite dans le temps mais le lien au passé est toujours tourné vers l'avenir.
Il faut que chacun puisse se projeter de manière positive, espérante.
Il est invité pour cela à se situer.
L'être humain participe à la Sagesse créatrice, à une œuvre qui le dépasse mais lui permet de participer par un juste rapport à son existence et au monde, à la création d'une société plus juste.


Un être humain n'est pas seigneur et maître de la nature [référence à Descartes] mais il est le fils du maître, l'enfant de la maison (voir le «système Terre» d'aujourd'hui). Quand il est sur les genoux de son père et s'identifie à lui par amour, il a part à l'autorité.


Il y a chez Simone Weil une invitation à réfléchir pour chacun à un juste détachement, et à une attention aussi pour pouvoir être ajusté dans les Enracinements que nous avons dans nos milieux vivants.


Nous sommes amenés avec ce texte précurseur à réfléchir aux questions écologiques en étant enracinés dans des valeurs plus spécifiques. La manière dont les problèmes se posent pour quelqu'un qui est victime des effets de la déforestation ou bien qui voit sa maison sapée par la montée des eaux est différente selon les situations mais est liée à des enjeux globaux, macro.


La perspective de Simone Weil permet d'articuler ce rapport au territoire, au local, avec des réalités plus larges comme l'organisation politique dans nos sociétés, à commencer par les États-Patrie et les institutions internationales pour réfléchir à une réforme du Commerce mondial, être exigeant sur le respect de l'Accord de Paris sur le climat, etc.
Simone Weil, en nous montrant cette perspective, nous aide à réfléchir à ces responsabilités.


Illustration :
Simone Weil jeune fille. Crédits : Archives Snark / Photo12 via AFP – AFP.

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