
Pour commencer, un éloge de la clarté : je m'inspire en partie de la chronique de Gaspard Koenig, philosophe, parue dans Les Échos du 7 juillet dernier.
Les « dômes de chaleur » (nom médiatique donné au phénomène de "blocage scientifique") provoquent des incendies dévastateurs, d'innombrables victimes et obligent la population des grandes villes et leurs « îlots de chaleur urbains » (ICU) à se réfugier dans les « îlots de fraîcheur » extérieurs (espaces verts) et intérieurs dont les « centres de refroidissement » dotés d'air conditionné.
On découvre que les hautes températures (48,8 °C près de Syracuse en Sicile le 11 août) peuvent devenir invivables.
En 2018, environ 300 000 décès furent attribués aux canicules, soit une augmentation de 50 % en 20 ans.
Cependant, la préférence pour le soleil est aujourd'hui de toutes nos pratiques sociales et pas seulement à cause de l'apport en vitamine D et sérotonine.
Les vacances au soleil du Sud. La surcote des appartements exposés plein Sud. « La retraite au soleil » vantée par les pubs aux seniors. Les présentateurs météo dont le sourire est proportionnel au nombre de soleils sur la carte qu'ils commentent. Pour les infortunés qui n'ont pas pu migrer au soleil, restent les cabines de bronzage et les crèmes autobronzantes. Sans oublier le « sex and sun » de Gainsbare et «L'été à Alger », extrait de « Noces » d'Albert Camus : « La course des jeunes gens sur les plages de la Méditerranée rejoint les gestes magnifiques des athlètes de Delos ».
Il n'en a pas toujours été ainsi.
L'excellent historien du quotidien Alain Corbin nous apprend dans « La Douceur de l'ombre » que notre sociabilité depuis des millénaires s'est construite à l'ombre des arbres.
Les auteurs de l 'Antiquité ne prenaient pas l'apéro en plein soleil du Lubéron aux heures les plus chaudes mais au frais et à l'ombre de leur locus amoenus, leur « lieu des délices ».
Lorsque Socrate s'aventurait hors d'Athènes, il cherchait des arbres à l'ombre desquels dialoguer à son aise avec ses jeunes disciples.
Jusque vers 1930 en Europe occidentale, la peau la plus blanche possible était un marqueur de distinction sociale , la bourgeoise se distinguant de la femme du peuple dans un climat de tuberculose sévissant surtout dans les classes populaires
(2 lectures possibles pour aller plus loin : «L'invention du bronzage » de Pascal Ory et « Bronzage, petite histoire du soleil et de la peau » de Bernard Andrieu).
Dans Le Rouge et le Noir de Stendhal, Julien Sorel s'émerveille de la blancheur de la main de Mademoiselle de La Mole...
Place enfin à Victor Hugo, dans son poème « À Virgile » :
« J'ai trouvé, mon poète, une chaste vallée
À des coteaux charmants nonchalamment mêlée,
Retraite favorable à des amants cachés,
Faite de flots dormants et de rameaux penchés,
Où midi baigne en vain de ses rayons sans nombre
La grotte et la forêt, frais asiles de l'ombre ! »
Gaspard Koenig prédit enfin que nous allons bientôt et plus que jamais retrouver le goût de l'ombre et les routes de France leurs platanes sacrifiés sur l'autel de la Prévention routière.
Car la méthode la plus simple (et la plus agréable) pour se protéger des flèches du soleil reste l'ombre des arbres que l'on a su préserver ou replanter.
Par ailleurs, « l'évapotranspiration » des végétaux permet de rafraîchir l'air (bon à prendre en période de canicule).
Certaines grandes villes françaises l'ont déjà compris
(pas le cas de Saint-Maur qui bat pourtant des records estivaux de chaleur et est la ville qui compte le moins de surface d'espaces verts publics par habitant dans le Val-de-Marne)
et créent des « forêts Miyawaki » du nom du botaniste japonais Akira Miyawaki qui a conçu une méthode, certes controversée, pour reconstituer des écosystèmes forestiers sur de petites parcelles.
Ces villes qui ont choisi de végétaliser leur territoire augmentent ainsi leur « indice de canopée » qui mesure la part de la projection au sol des couronnes des arbres sur une zone donnée.
Pour poursuivre sur le réchauffement climatique, les sécheresses à répétition présentent évidemment une grande menace de dépérissement puis de mort pour les arbres.
Contrairement à des espèces plus résistantes originaires plutôt du Sud de la France
(pins maritime, d'Alep et laricio, voire sylvestre, cèdre, chêne pubescent), le Chêne pédonculé (l'espèce de notre Grand Chêne) est sensible à la sécheresse, au manque d'eau.
Selon l'expert en botanique Hervé Cochard qui a eu la gentillesse de me répondre, le monument végétal qu'est le Grand Chêne consomme au moins 1000 litres d'eau par jour à la « belle » saison.
Un projet immobilier à cet emplacement est tout bonnement une HÉRÉSIE, ne serait-ce que pour cette raison.
Pour conclure, je ne résiste pas au plaisir de citer à nouveau l'ineffable Aurélien Prévot :
«Un particulier trouvera sans doute que vivre dans l'ombre [du Grand Chêne] toute la journée n'est pas terrible».
Pour aller plus loin, l'exemple de la Ville de Paris :
- https://www.apur.org/fr/nos-travaux/arbres-metropole-grand-paris-vers-une-base-donnees-decompte-identification
- https://www.apur.org/fr/nos-travaux/analyse-vegetalisation-coeurs-ilots-cas-parcelles-grands-proprietaires-institutionnels
- https://www.apur.org/fr/nos-travaux/orientations-espaces-publics-vegetalises-paris
- https://www.apur.org/fr/nos-travaux/espaces-publics-vegetaliser-paris
- https://www.apur.org/fr/nos-travaux/attenuer-ilots-chaleur-urbains-cahier-5-methodes-outils-conception-projets
Agenda :
La ville de Paris et le collectif inter-associatif Plante & Cité ( www.plante-et-cite.fr ) organisent le 15 septembre à Paris les Assises de l’arbre et de la végétalisation urbaine.
Au programme :
l’avenir des paysages urbains face au changement climatique et à l’érosion de la biodiversité.
Pour s'inscrire :
https://zoom.us/webinar/register/WN_pDApH2c2SEOqI4DwnQimtg
Illustration :
« Ce que je sais de mon ombre » de Fabien Mérelle, aquarelle sur papier, 2018.