Plaidoyer pour l'instauration d'un revenu de base

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L'éventuel virage social d'Emmanuel Macron occupe une grande partie de l'attention médiatique de cette rentrée 2018. Mais de quoi parlons-nous ? Comme il était à craindre le gouvernement s’est contenté de quelques mesures de charité ou de saupoudrage qui n'auront que peu d'effets sur les problèmes que nous connaissons… Les motifs du mal-être de nos sociétés occidentales contemporaines sont bien plus profonds, liés aux limites qui deviennent évidentes du capitalisme globalisé comme à l’incapacité de la social-démocratie à en réguler les excès.

Alors que faire ? Doit-on se contenter de solutions palliatives, trouver notre réconfort dans le fait que la France a su jusqu’à présent échapper aux écueils populistes, et se résigner au système en place comme un moindre mal, reprenant le mot churchillien à propos de la démocratie, qualifié de pire régime à l’exclusion de tous les autres ? Comme beaucoup de personnes de ma génération, cela ne me paraît plus possible. Face aux déséquilibres que nous ne pouvons plus ignorer – inégalités croissantes, géographiques et sociales, bulles financières, dévastation de l’environnement et réchauffement climatique, montée des populismes de droite comme de gauche, perte de repères dans un monde du travail déshumanisé et de plus en plus vide de sens, menaces technologiques – beaucoup dans les nouvelles générations ne peuvent s’empêcher de se demander si le modèle que l’on nous a « vendu » a vraiment un sens, si le prix à payer pour ce confort bourgeois, consumériste et insipide, qui tient lieu d’objectif collectif en vaut vraiment la peine. S’il n’existait pas une alternative au maintien d’un statut quo qui n’en est plus un, tant il apparaît de plus en plus clairement qu’il soit tout à fait intenable. Si l’affirmation du Guépard prenait tout son sens aujourd’hui plus que jamais et que pour que notre monde continue d’être il fallait d’abord réaliser qu’il est urgent de tout changer ? 

Le fléau de l’échec des politiques sociales menée par les gouvernements successifs de ces dernières décennies trouve sa traduction directe dans la montée des populismes à alliant discours nativiste et social, à l’image de la coalition menée par Salvini en Italie. Les politiques de compensations, consistant à distribuer toujours plus d’insuffisantes aumônes - souvent dans une logique clientéliste, à la gauche les urbains pauvres et immigrés et à la droite les ruraux isolés et personnes âgées - a fini par coûter « un pognon de dingue » tout en échouant tout à fait à empêcher le creusement des inégalités, continu depuis une trentaine d’années.

L’écart entre le discours et la réalité, mais aussi le caractère empreint de condescendance des mécanismes de la social-démocratie, se sont traduit par une humiliation grandissante des classes dites populaires ou de la France périphérique, dont le ressentiment se manifeste – à juste titre bien que sous des formes parfois regrettables – toujours plus bruyamment. Au caractère humiliant d’un système d’assistanat insuffisant – qui se traduit notamment par un taux élevé de non recours contre lequel l’administration administrante lutte sans résultats probants – s’ajoute le coût de gestion élevé de ces mesures (autour de 5% des montants distribués) et des mécanismes de fraude inhérents à la complexité du système. Quelques insiders minoritaires font ainsi du détournement du système un sport perfectionné, et contribuent à leur tour à jeter le discrédit sur des mécanismes déjà perçus comme imparfaits, lesquels sont encore réduits, nécessitant l’introduction de nouvelles exceptions entretenant le cercle vicieux de la pauvreté, de l’humiliation et de l’assistance.

Au-delà de l’échec des politiques sociales, nos sociétés se trouvent confrontés à un malaise croissant sur fond de panne de l’ascenseur social, de dichotomie croissante entre les emplois dits « qualifiés » et les autres, sous-payés au regard de leur utilité sociale et soumis aux aléas de la mondialisation de nécessité de repenser nos modes productifs face au désastre écologique en cours, mais dans un contexte d’incertitude croissante sur l’avenir du travail dans un contexte de fort développement technologique[1]. Ce malaise implique de mener une réflexion globale sur la mesure légitime de la répartition des richesses dans nos sociétés. Au débat sur la répartition capital / travail, qui mérité d’être approfondi[2], s’ajoute une réflexion sur la notion même de travail, entendu comme activité justifiant rémunération. Le compromis trouvé dans le sillon de la révolution industrielle - intense en main d’œuvre - a été celui de l’extension progressive du salariat comme mode privilégié de répartition des richesses. C’est le paradigme dans lequel nous vivons encore aujourd’hui, mais qui se trouve progressivement érodé.

Face à ces problématiques sociales et sociétales, la mise place d’un revenu de base, versé à tout citoyen résident de manière inconditionnelle et tout au long de sa vie, permettrait d’apporter une réponse structurelle, cohérente avec l’esprit des réformes souhaitées par le gouvernement.

Concernant d’abord la nécessité de repenser les modes productifs, l’instauration d’un revenu universel permettrait de mieux valoriser le travail aujourd’hui non ou peu rémunéré, pourtant tout aussi vital pour la société, que représente l’engagement envers toute forme de communauté, de la famille nucléaire à la société dans son ensemble. Travail associatif, solidarité locale, soutien familial, art et artisanat, agriculture paysanne, travail intellectuel ou économie collaborative forment autant de domaines qui échappent largement au système marchant et dont la contribution, sous forme d’externalités positives non internalisées est loin d’être suffisamment reconnue par le système actuel. L’exemple de l’agriculture est à ce titre éclairant. Face à l’urgence écologique, au drame de la disparition des territoires ruraux et de la saturation des agglomérations urbaines, la mise en place d’un revenu de base, en soutenant financièrement les agriculteurs[3], ouvrirait la porte au développement d’une agriculture raisonnée et de proximité.

Au-delà du monde rural, le revenu de base constituerait une échappatoire pour la myriade d’employés, coincés dans des bullshit jobs, lesquels continuent à exister contre toute logique pour simple raison qu’il demeure nécessaire de nourrir une partie de la population. Le malaise rencontré par la génération des millenials face à l’environnement de travail tient ainsi en partie au sentiment que l’emploi que l’on leur a promis comme source d’émancipation et de construction personnelle ressemble davantage à une vaste mascarade organisée pour justifier un revenu, acquis en fonction de conditions déterminées à l’avance[4]. L’extension de la perception des risques psychosociaux, et notamment des phénomènes de bore-out[5] constitue une manifestation directe de cette crise de la légitimité du système actuel de répartition des richesses, que pourrait participer à résoudre l’attribution d’un revenu de base, en permettant aux individus de motiver des choix de travail plus en lien avec leurs aspirations profondes et leurs compétences.

En matière de justice sociale enfin, le revenu universel, en attribuant à tous les citoyens une somme permettant de subvenir à ses besoins de base, sans faire porter sur les plus démunis les stigmates de l’assistance sociale, constituerait une amélioration indéniable. En fixant le montant du revenu universel autour de 1015 euros par exemple, ce dernier aurait ainsi pour effet immédiat d’améliorer la condition des 9 millions de français vivant sous le seuil de pauvreté à ce jour. Mais surtout, en donnant à chacun la chance de pouvoir développer ses compétences et investir pour son avenir, il est susceptible de redonner vie à un ascenseur social en panne, à condition bien entendu d’être accompagné par des réformes de l’éducation et de la formation continue. Des inégalités, par exemple liées à la politique familiale via le mécanisme du quotient d’impôt, seraient également résolues par l’attribution universelle d’une dotation à chaque enfant (ainsi un enfant de famille pauvre recevrait-il la même contribution qu’un enfant de famille aisée).

Quant à son coût brut, qui s’élèverait entre 350 et 700 milliards d’euros selon les hypothèses retenues, il doit être mis en regard des bénéfices associés en matière de diminution des frais de gestion de l’aide sociale dont le coût total s’élève autour de 760 milliards d’euros en France, de mieux être social, de meilleure prévention des maladies et de l’accroissement de la richesse réelle du pays (y compris les éléments de bien être non pris en compte dans la définition actuelle du PIB). Si des calculs plus avancés sont bien entendu nécessaires pour fixer le niveau exact de ce revenu, et des discussions sur le périmètre des aides à fusionner pour former le former, la mise en place d’un tel mécanisme ne saurait être écartée d’un revers de la main pour des motifs exclusivement budgétaires.

Au-delà d’une mesure de justice sociale, la mise en place d’un revenu de base constituerait en effet une véritable rupture en matière sociétale en prenant acte de la nécessaire redéfinition des modes de calcul et de redistribution de la richesse, en répondant aux évolutions des modes de travail et en remettant les solidarités actives et les initiatives citoyennes au centre de la vie collective des français. Loin d’être une mesure contre le travail, le revenu de base constitue essentiellement un levier pour redonner du choix aux citoyens, pour leur permettre de s’émanciper ou selon le vocable de Amartya Sen de développer leurs capabilités. Monsieur le président, ne prenez donc pas de virage social, mais allez au bout de l’esprit de votre programme  et mettez en œuvre une transformation de fond qui (p)réparera notre société pour l’avenir. C’est par conscience de l’urgence de la situation actuelle, et par conviction que la voie du réformisme est préférable à celle du radicalisme simpliste, que nous vous demandons d’agir aujourd’hui en ce sens.



[1] Bien que cette dernière question demeure difficilement tranchée à ce jour
[2] Notamment sur la fiscalité de la transmission, lorsque l’on constate que 1% les plus fortunés de France, qui disposent d’un capital supérieur à 2 millions d’euros, soit environ 20% du capital total des Français et plus d’une année de PIB
[3] Pour rappel, 50% des agriculteurs français vivent actuellement avec moins de 500 € par mois après avoir pourvu aux nombreuses dépenses inévitablement liées à l’agriculture productiviste 
[4] Statut social, études, etc…
[5] Voir le rapport d’avril 2018 sur Le rôle sociétal de l’entreprise, Frérot et Hurstel