isabelle JENOCLabarthe-sur-lèze, Francia
29 nov 2016
Qui sont ces jeunes mineurs isolés qui s'entassaient hier à Calais et qui dorment tous les soirs dans les rues de nos villes... Il y a un an déjà, pour les besoins d’un reportage, je m’étais rendu à Calais, pour aller à la rencontre de ces jeunes mineurs isolés étrangers arrivés en France . Pendant quelques heures, Mhamoud, Jamal et Abdel avaient accepté de me raconter leurs histoires, leurs parcours, d’évoquer leurs projets et leurs espoirs. Merci à tous ceux prendront le temps de les lire. Assis côte à côte, il écoutent le traducteur Abdul, leur expliquer qui je suis et pourquoi je souhaite les rencontrer, l’un deux prépare du café, ils sont mes hôtes. je sens dans leurs regards un grand vide, ils sont là sans y être, comme s’ils avaient du mal à occuper l’espace et le temps, je les sent désemparés. Pourtant tour à tour ils vont raconter... Mhamoud: «...Mon père était fonctionnaire d’Etat en Afghanistan, il a été assassiné par les Talibans, mais d’autres menaces pesaient sur notre famille, ma mère et mon oncle maternel ont décidé que je devais partir car ils craignaient pour ma vie. Mon oncle a payé le voyage... Quand je suis parti, j’avais 15 ans, j’ai laissé ma mère, mes petits frères et sœurs chez mon oncle, je n’ai plus de nouvelles d’eux depuis 4 mois...». «Mon voyage a duré cinq mois, j’ai beaucoup marché, je ne savais pas vraiment où j’allais, je n’avais jamais voyagé avant, j’ai voyagé clandestinement. Je suis passé par l’Iran, la Turquie, la Bulgarie, la Serbie, la Croatie, l’Autriche, la Hongrie puis la France. Je suis arrivé à Nice et là, j’ai suivi un groupe d’Afghans qui partaient à Calais, je ne savais pas où c’était mais je les ai suivis». «Au cours de mon voyage, en Iran et en Bulgarie, j’ai eu très peur, j’ai été arrêté et frappé par des policiers, les policiers bulgares m’ont pris tout ce que j’avais, l’argent que mon oncle m’avait donné, mon téléphone avec le numéro pour joindre ma mère, ils m’ont tout pris, ils m’ont frappé avec des bâtons...». Un silence, les autres écoutent, le regard fixe, eux aussi ils ont eu peur des coups, ils les ont subis, ils ont vécu ces situations, ils ont connu ce sentiment terrible d’impuissance et de terreur face à la violence, incompréhensible, inhumaine, d’un adulte qui frappe un enfant. Il reprend son récit : «Quand on marchait, pendant des heures, des jours entiers, il y avait parfois des gens, des associations qui nous aidaient, ils nous donnaient à manger. Les gâteaux, on les gardait pour continuer le voyage, mais des fois on n’avait plus de gâteaux, on avait faim, froid, on était trempé, on ne pouvait pas se laver, on était très fatigué, épuisé, mais j’ai continué à marcher jusqu’au bout de mes forces». Jamal : Il est lui aussi parti d’Afghanistan, où il n’avait plus que son oncle. C’est lui qui a payé le voyage vers l’Europe, qui a payé les passeurs, pour le protéger et lui offrir un avenir. Il ne se souvient pas par quels pays il est passé, il a marché, suivi des groupes, de camions en camions, de voitures en voitures, puis en bateau. Ce n’est qu’une fois arrivé en Grèce qu’il a su où il était. «On est monté sur un bateau, le bateau était prévu pour 12 personnes, on était 40, il y avait des femmes avec des bébés, on les a mis au milieu du bateau, les passeurs nous ont frappés pour que nous montions tous, ils nous ont traités comme des animaux, il y avait des gens de nationalités différentes, des Afghans, des Syriens, des Pakistanais, des Iraniens, je ne connaissais personne. Lorsque les passeurs m’ont poussé dans le bateau, ils m’ont frappé et m’ont dit : c’est à toi de conduire le bateau. Le bateau a failli chavirer plusieurs fois, j’ai cru que j’allais mourir, j’ai vu la mort dans mes yeux ! ». Abdel : Lui aussi, est parti seul. Lui aussi s’est vu mourir, il est d’abord passé clandestinement en Iran, il avait 15 ans, il ne connaissait personne, ne parlait pas la langue, il a vécu dans la rue, il se souvient. Une fois, il n’a rien mangé pendant 8 jours, il était épuisé, il se sentait perdu, désespéré, il vivait au milieu des poubelles. Heureusement, une personne qui tenait un restaurant lui a donné à manger et il a travaillé chez eux pour gagner un peu d’argent, pour se nourrir. Puis il a été arrêté par la police iranienne, battu, mis en prison, puis renvoyé en Afghanistan. Trois fois de suite, il tentera sa chance et sera renvoyé dans son pays par la police iranienne, ce n’est qu’à la quatrième tentative qu’il arrivera à quitter l’Iran pour continuer son voyage vers l’Europe. Lui aussi a vécu le traumatisme d’une traversée entre la Turquie et la Grèce, même histoire ! Sur un bateau prévu pour 20 personnes, 50 personnes sont entassées, la traversée doit durer 45 minutes, mais il y a une tempête et elle durera 7 heures. 7 heures d’angoisse et d’horreur sur ce bateau surchargé, où s’entassent des hommes, des femmes, des enfants, la tempête fait rage, certains passagers chavirent, Ils n’atteindront jamais le rivage, lui s’en sortira. Il continuera son chemin, encore et encore jusqu'à Calais, où il vivra dans la Jungle pendant plusieurs mois, il aura faim, encore ! « Dans le camp, on mange une fois par jour, il fait froid, le vent, la pluie, la boue, c’est dur de dormir, on dort le jour et la nuit on tente le « Game » le passage, c’est dangereux de vivre ici, il y a les bagarres, la violence, et pendant les passages aussi on risque de mourir». Alors voilà, ils sont là, face à moi, étonnés d’être vivants, ils ont «vu la mort dans leurs yeux». A quoi ressemble la mort pour un enfant de 15 ans, seul au milieu d’inconnus sur une embarcation de fortune au milieu d’une tempête ? Sans doute à ce vide que l’on ressent chez eux, qui les étreint, les enveloppe et me glace. L’effroi a marqué ces garçons d’une trace indélébile qui ne les quittera sûrement jamais, cette conscience si lourde d’avoir échappé à la mort les habite avec tant de force qu’ils ont du mal à être présents à eux-mêmes et aux autres. Lorsque je leur demande s’ils étaient conscients du danger qu’ils encourraient en entreprenant ce voyage, la réponse est lente, douloureuse, moite comme leurs mains qu’ils tordent, elle s’échappe dans une longue inspiration : «Aujourd’hui, je ne dirais à personne de faire ce voyage, si j’avais su je ne l’aurais jamais fait...mais j’avais pas le choix !» et chacun d’eux d’acquiescer d’un regard qui s’éternise et se perd derrière moi. Un silence encore ! Ils en sont presque gênés, ne veulent pas m’embêter avec leurs histoires, et moi non plus je veux pas les embêter, alors on passe à autre chose, « Il y a des choses qui vous plaisent ici en France? , En France ! mais qu’est ce que je leur raconte, mes yeux balaient ce qui m’entoure, et je mesure l’énormité de ce que je viens de leurs demander, c’est ça la France qu’on leur propose ? Forcement ! La question leur paraît pour le moins incongrue, mais ils auront la délicatesse de me dire qu’y répondre est... difficile ! Ils me sourient pour éluder ma question stupide, et l’atmosphère se fait plus légère. Alors ils parlent de ce qu’ils aimaient, de ce qu’ils ont laissé, de ce qui leur manque, les réunions de familles, les fêtes, leurs amis, leurs proches dont ils sont sans nouvelles... «... Vous vivez ensemble ici, est ce qu’il vous arrive de parlez entre vous de ce que vous avez vécu ? ». «Non », la réponse fuse cette fois. Non ! Ils ne parlent jamais de leurs parcours : «A quoi bon parler des pires moments de notre vie, ca nous rendrait fous ! ». Ils sont comme enfermes dans leur solitude, rompre le silence est inconcevable, mettre des mots sur ces souffrances trop douloureux, presque impossible. Ce qu’ils veulent aujourd’hui, nous dira Jamal, c’est regarder devant eux et lui ce qu’il veut c’est «faire partie de la société française, ne plus être un étranger ! ». Ne plus être rien, personne, redevenir quelqu’un, un être humain pour lui, pour les autres, se reconstruire, retrouver une identité, se projeter enfin dans une existence, avoir une vie. Quel long chemin encore, pour ces adolescents échoués à l’autre bout du monde. Mais ils disent vouloir regarder devant eux, même si ici tout est diffèrent : La langue, la culture, «on ne sait pas ce qu’on mange en France, les codes, de quoi on rit...». Ils ont l’impression de ne rien connaitre, alors ils veulent apprendre, apprendre le français, faire des études, devenir ingénieur en génie civil, travailler dans les jardins... Abdel, lui, il a son projet en tête, il y croit, et il tient à me le dire, il l’a conçu au cours de son voyage, c’est ce qui l’a aidé à tenir : «Je veux créer une association humanitaire, je veux faire ce que certain ont fait pour moi, sauver des vies, que personne, jamais, ne vive ce qu’on a vécu ! » (Les prénoms ont été́ changés).■ Isabelle Jenoc Photo: Blandine Sazerac
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