Petition updatePour un Procès des Gouvernements responsables des mortEs évitables et du tri des patientEs"On me dit, oh, c'est une fin de vie en Ehpad. On vous le laisse. On n'y peut rien." Léa, infirmière
Nodo D'ACRACIADouarnenez, France
Apr 18, 2020

" Avant d'appeler Léa, infirmière en Ehpad (Etablissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes), je me suis préparée à cet entretien. J'ai aussi respiré un grand coup. Je savais qu'il allait être difficile. Comme vous, je lis, je regarde la télé, je n'ignore pas ce qui se passe derrière les rideaux pudiquement tirés de nos Ehpad. Dans le Grand Est, selon l'Agence régionale de santé (ARS), au 15 avril, 1.500 résidents d'Ehpad et autres établissements médicaux-sociaux sont décédés du coronavirus depuis le début de l'épidémie. 335 à l'hôpital, 1.160 dans leur chambre. Une hécatombe. Un drame humain. J'imagine nos aînés mourir seuls, dans leurs petites prisons, dans leurs grandes souffrances.

Oui, je m'étais préparée à tout cela. Mais ce que me raconte Léa, de sa voix si douce, toujours prête à se briser, est inimaginable. Impensable. Elle me raconte le huis clos dans les chambres de 10 m², la souffrance des gens qui y meurent sans respirateur, sans rien, sans personne, le son de la visseuse des pompes funèbres qui scelle les cercueils, et les voisins de chambre, valides, qui entendent à défaut de voir. Qui pleurent en attendant leur tour. Non, personne n'est prêt à entendre cela je crois. Pourtant, chers lecteurs, il le faut. Entendre pour comprendre. Que toutes les vies ne se valent pas.

... Léa travaille depuis huit ans dans cet Ehpad alsacien. D'abord comme aide-soignante puis comme infirmière. Elle préfère ne pas me donner le nom de cet établissement privé. ...

Le covid19 a changé l'équation. Le paramètre humain, de ces humains spécifiquement, ne compte désormais plus pour grand-chose. "Du jour au lendemain, à partir du début de l'épidémie, on s'est retrouvés seuls. On a perdu tous nos repères. Sur la trentaine de médecins traitants qui interviennent ici, seule la moitié voulait encore venir. Soit ils avaient peur, soit ils étaient malades. On ne les voyait plus. Ils nous disaient, c'est fini, on ne se déplace plus pour prendre une tension." La voix de Léa tremble de colère ou d'effroi. Je n'ose lui demander. A la maison de retraite, le sentiment d'abandon gagne les couloirs. Il va s'avérer systémique.

Le 16 mars, le premier cas de covid19 est décelé. Officiellement. "Nous n'avons eu pour nos 100 résidents que deux tests. Directives de l'ARS." A partir de ce jour-là, tous les résidents sont confinés dans leurs chambres. 10 m². Mais la contagion flambe. ...  Au total, en trois semaines, neuf résidents auraient succombé au virus. Auraient. Personne ne le saura jamais. "Des résidents de 90 ans pour la plupart, très âgés. Avoir vécu jusque-là pour finir comme ça..." Ce 13 avril, Léa estime qu'au moins la moitié de ses "papis et mamies" sont atteints du covid19.
 

Une crise sanitaire que les infirmières doivent gérer seules. Toutes seules. Du 16 mars au 3 avril, LE SAMU NE SE DÉPLACERA QUE DEUX FOIS. "A partir du 3 avril, avec l'accalmie aux urgences, ils ont pu venir plus souvent." La première intervention est vite expédiée. "On me dit, oh, c'est une fin de vie en Ehpad. On vous le laisse. On n'y peut rien." Le résident mettra une semaine à mourir. "Nous, tout ce qu'on peut faire, c'est leur tenir la main, les oxygéner un peu. C'est tout. C'est une fin de vie atroce, ils meurent asphyxiés, étouffés. Les doigts, le torse, les jambes, bleus du manque d'oxygène. Recroquevillés de douleur en position fœtale. C'est comme ça qu'ils meurent. C'est ça le souvenir qu'on gardera d'eux."

Elle reprend doucement. Elle ne bafouille jamais. "Pour la deuxième intervention, une détresse respiratoire sévère, le Samu a mis en place... un accompagnement médicamenteux pour abréger les souffrances. Voilà."...

" Ils mettent 2 heures à mourir, au lieu de 72. Pour nous c'est très dur de faire ça. Donner la main et regarder les gens partir, c'est pas notre rôle de soignant. On les aide à mourir et non plus à vivre." Pas besoin de l'accord de la famille. "C'est le médecin qui décide, c'est comme ça." Les familles seront averties plus tard. Trop tard. Pour ceux qui meurent la nuit, il n'y a même pas de main à tenir, ni de paroles auxquelles se raccrocher. Pas d'adieux. "La nuit il n'y a que la femme de ménage et l'aide-soignante. Ils sont seuls."...

 "L'Etat a dû faire des choix c'est certain. Mais si l'hôpital public avait eu plus de moyens, plus de lits de réanimation alors les personnes âgées en Ehpad, certaines du moins, auraient pu être sauvées. Là, on les laisse mourir."...

J'ai envie de dire à Léa que tout ira bien. Je ne peux pas. Je ne le pense pas. Je ne sais plus quoi dire. Je lui murmure un merci. C'est tout ce qui sort. Elle sourit. Je raccroche. Et pour la première fois de cette série d'entretiens, je pleure. Je pleure sur cette société ingrate et cruelle qui laisse mourir ses aînés dans le huis clos d'un bâtiment fermé à double tour. Loin des yeux. Loin du cœur. Cette société que je cautionne par mon indifférence. Je pleure sur la vieille que je serai un jour. Peut-être."

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