

Naloxone nasale : lever les barrières d’accès pour sauver des vies


Naloxone nasale : lever les barrières d’accès pour sauver des vies
The Issue
Lettre ouverte à l’intention du Ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), de l’Office des professions du Québec (OPQ) et des autres instances concernées — Montréal, le 2 juin 2026
Contexte et enjeux
La crise des opioïdes constitue un enjeu de santé publique majeur au Canada, comme dans plusieurs autres pays industrialisés. Au Canada, 22 828 personnes seraient décédées à la suite d’une probable surdose aux opioïdes entre janvier 2016 et mars 2021. Au Québec, 591 décès liés à une intoxication aux opioïdes ou à d’autres substances ont été recensés entre janvier et décembre 2025, soit en moyenne un décès toutes les 15 heures. Cet enjeu est multifactoriel et s’explique notamment par de mauvaises pratiques liées à la prescription d’opioïdes, leur mésusage, ainsi que par une présence de plus en plus importante d’opioïdes plus puissants en circulation, comme le fentanyl, qui peut être présent à titre de contaminant et détecté dans 17 % de ces décès.
La naloxone est un antidote qui joue un rôle clé dans la prise en charge des surdoses d’opioïdes. Bien qu’elle soit disponible gratuitement en pharmacie au Québec, et ce, sans ordonnance, son accessibilité reste limitée par son statut d’annexe II. Elle peut être obtenue en pharmacie, où elle est gardée derrière le comptoir, en établissement de santé ou dans certains organismes communautaires. Cette démarche implique souvent l’ouverture d’un dossier et la divulgation de renseignements personnels, ce qui peut aussi entraîner un certain inconfort ou de la stigmatisation. Ces barrières peuvent parfois retarder l’accès à un traitement pourtant vital.
Une solution claire : améliorer l’accessibilité
À la lumière des échanges avec des acteurs du milieu, un constat s’impose : l’accès actuel à la naloxone demeure insuffisant pour répondre efficacement à la crise, et l’initiative d’obtenir de la naloxone dans la population générale est limitée par l’absence de confidentialité. Une mesure simple sur le fond permettrait d’élargir cet accès potentiellement bénéfique : modifier la classification de la naloxone en hors annexe au Québec, afin de permettre un accès en vente libre, sans passer par l’entremise d’un professionnel de la santé, même à l’extérieur des pharmacies.
Ce que font déjà d’autres juridictions
Plusieurs provinces canadiennes, dont la Colombie-Britannique, l’Alberta, la Saskatchewan et le Manitoba, ont déjà reclassé la naloxone en hors annexe. En Colombie-Britannique, ce changement effectué en 2016 a été suivi d’une hausse importante de la distribution de trousses, passant de 3 152 en 2015 à 21 519 en 2016, puis à 63 297 en 2017. Le nombre d’interventions potentielles lors de surdoses a également augmenté de manière marquée, passant de 397 en 2015 à 3 941 en 2016, puis à 15 521 en 2017.
À l’international, les États-Unis permettent depuis 2023 l’accès à la naloxone sans prescription dans divers lieux de vente. En Europe, l’Italie autorise sa vente libre depuis 1996, suivie par plusieurs pays comme la France et, plus récemment, le Danemark et la Suède. On observe donc une tendance générale à l’assouplissement réglementaire de l’accessibilité à la naloxone, avec des bénéfices déjà observables.
Les arguments clés
1. Un médicament hautement sécuritaire
La naloxone présente un profil de sécurité exceptionnel. Il s’agit d’un médicament très sécuritaire qui ne crée ni dépendance ni tolérance et qui ne présente pas de risque connu de surdosage en contexte d’usage intranasal. De plus, elle n’a pas d’effet en l’absence d’opioïdes et peu d’interactions médicamenteuses significatives. Ses effets indésirables sont rares et généralement mineurs, principalement liés au syndrome de sevrage en raison de son mécanisme d’action.
2. Une utilisation simple et accessible
Le dispositif intranasal a été conçu pour être utilisé sans formation préalable, à l’aide des pamphlets illustrés contenus dans la trousse de naloxone. Des études montrent que plus de 90 % des participants non formés parviennent à l’administrer correctement en suivant uniquement les instructions fournies avec le produit. Cela suggère que sa mise à disposition, même à l’extérieur des pharmacies, ne compromettrait pas son bon usage.
3. Un médicament d’urgence critique
Une surdose d’opioïdes est une urgence vitale où chaque minute compte. L’administration rapide de naloxone peut faire la différence entre la vie et la mort. Permettre sa distribution hors pharmacie favoriserait une intervention plus rapide, notamment dans les régions éloignées ou moins desservies par les services de santé, et contribuerait ainsi à sauver des vies.
Optimiser le programme de gratuité pour améliorer l’accès à la naloxone
Au-delà de la reclassification, les intervenants rencontrés dans le cadre de cette demande sont unanimes qu’il est essentiel de maintenir et de renforcer le programme de gratuité de la naloxone. Cette gratuité doit s’accompagner d’un accès simplifié, notamment par la possibilité d’obtenir la naloxone de manière anonyme, sans obligation de divulgation de renseignements personnels. Il est également impératif que ce programme de gratuité soit conservé et consolidé dans un contexte où la naloxone pourrait être rendue accessible dans davantage de points de service, afin d’éviter toute diminution de l’accessibilité pour les patients. En réduisant les barrières et la stigmatisation, on favoriserait un meilleur accès au programme pour les personnes à risque et une utilisation plus large de cet outil.
Synthèse et perspectives
Le maintien de la naloxone en annexe II impose encore aujourd’hui plusieurs barrières, notamment les contraintes en lien avec les heures d’ouverture des pharmacies, l’obligation de divulgation d’informations personnelles et le potentiel stigmate associé à sa demande. Dans un contexte où les décès liés aux opioïdes continuent d’augmenter au Canada et, plus spécifiquement, au Québec, il apparaît essentiel de revoir ce cadre réglementaire. Modifier la classification de la naloxone en hors annexe permettrait d’améliorer l’accessibilité tout en maintenant sa gratuité, essentielle pour préserver une certaine équité vis-à-vis de l’accès à la naloxone. Une telle mesure contribuerait à réduire les délais d’intervention lors de surdoses et, ultimement, à sauver davantage de vies.
Par Karima Sarah Belaiboud, Ely Duguay, Rose Goulet, Jordan Leduc et Thi-Trieu-Duong Vu, étudiantes et étudiant de quatrième année en pharmacie à l’Université de Montréal, en collaboration avec Olivier Landry, pharmacien en psychiatrie et toxicomanie au Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM)

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Lettre ouverte à l’intention du Ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), de l’Office des professions du Québec (OPQ) et des autres instances concernées — Montréal, le 2 juin 2026
Contexte et enjeux
La crise des opioïdes constitue un enjeu de santé publique majeur au Canada, comme dans plusieurs autres pays industrialisés. Au Canada, 22 828 personnes seraient décédées à la suite d’une probable surdose aux opioïdes entre janvier 2016 et mars 2021. Au Québec, 591 décès liés à une intoxication aux opioïdes ou à d’autres substances ont été recensés entre janvier et décembre 2025, soit en moyenne un décès toutes les 15 heures. Cet enjeu est multifactoriel et s’explique notamment par de mauvaises pratiques liées à la prescription d’opioïdes, leur mésusage, ainsi que par une présence de plus en plus importante d’opioïdes plus puissants en circulation, comme le fentanyl, qui peut être présent à titre de contaminant et détecté dans 17 % de ces décès.
La naloxone est un antidote qui joue un rôle clé dans la prise en charge des surdoses d’opioïdes. Bien qu’elle soit disponible gratuitement en pharmacie au Québec, et ce, sans ordonnance, son accessibilité reste limitée par son statut d’annexe II. Elle peut être obtenue en pharmacie, où elle est gardée derrière le comptoir, en établissement de santé ou dans certains organismes communautaires. Cette démarche implique souvent l’ouverture d’un dossier et la divulgation de renseignements personnels, ce qui peut aussi entraîner un certain inconfort ou de la stigmatisation. Ces barrières peuvent parfois retarder l’accès à un traitement pourtant vital.
Une solution claire : améliorer l’accessibilité
À la lumière des échanges avec des acteurs du milieu, un constat s’impose : l’accès actuel à la naloxone demeure insuffisant pour répondre efficacement à la crise, et l’initiative d’obtenir de la naloxone dans la population générale est limitée par l’absence de confidentialité. Une mesure simple sur le fond permettrait d’élargir cet accès potentiellement bénéfique : modifier la classification de la naloxone en hors annexe au Québec, afin de permettre un accès en vente libre, sans passer par l’entremise d’un professionnel de la santé, même à l’extérieur des pharmacies.
Ce que font déjà d’autres juridictions
Plusieurs provinces canadiennes, dont la Colombie-Britannique, l’Alberta, la Saskatchewan et le Manitoba, ont déjà reclassé la naloxone en hors annexe. En Colombie-Britannique, ce changement effectué en 2016 a été suivi d’une hausse importante de la distribution de trousses, passant de 3 152 en 2015 à 21 519 en 2016, puis à 63 297 en 2017. Le nombre d’interventions potentielles lors de surdoses a également augmenté de manière marquée, passant de 397 en 2015 à 3 941 en 2016, puis à 15 521 en 2017.
À l’international, les États-Unis permettent depuis 2023 l’accès à la naloxone sans prescription dans divers lieux de vente. En Europe, l’Italie autorise sa vente libre depuis 1996, suivie par plusieurs pays comme la France et, plus récemment, le Danemark et la Suède. On observe donc une tendance générale à l’assouplissement réglementaire de l’accessibilité à la naloxone, avec des bénéfices déjà observables.
Les arguments clés
1. Un médicament hautement sécuritaire
La naloxone présente un profil de sécurité exceptionnel. Il s’agit d’un médicament très sécuritaire qui ne crée ni dépendance ni tolérance et qui ne présente pas de risque connu de surdosage en contexte d’usage intranasal. De plus, elle n’a pas d’effet en l’absence d’opioïdes et peu d’interactions médicamenteuses significatives. Ses effets indésirables sont rares et généralement mineurs, principalement liés au syndrome de sevrage en raison de son mécanisme d’action.
2. Une utilisation simple et accessible
Le dispositif intranasal a été conçu pour être utilisé sans formation préalable, à l’aide des pamphlets illustrés contenus dans la trousse de naloxone. Des études montrent que plus de 90 % des participants non formés parviennent à l’administrer correctement en suivant uniquement les instructions fournies avec le produit. Cela suggère que sa mise à disposition, même à l’extérieur des pharmacies, ne compromettrait pas son bon usage.
3. Un médicament d’urgence critique
Une surdose d’opioïdes est une urgence vitale où chaque minute compte. L’administration rapide de naloxone peut faire la différence entre la vie et la mort. Permettre sa distribution hors pharmacie favoriserait une intervention plus rapide, notamment dans les régions éloignées ou moins desservies par les services de santé, et contribuerait ainsi à sauver des vies.
Optimiser le programme de gratuité pour améliorer l’accès à la naloxone
Au-delà de la reclassification, les intervenants rencontrés dans le cadre de cette demande sont unanimes qu’il est essentiel de maintenir et de renforcer le programme de gratuité de la naloxone. Cette gratuité doit s’accompagner d’un accès simplifié, notamment par la possibilité d’obtenir la naloxone de manière anonyme, sans obligation de divulgation de renseignements personnels. Il est également impératif que ce programme de gratuité soit conservé et consolidé dans un contexte où la naloxone pourrait être rendue accessible dans davantage de points de service, afin d’éviter toute diminution de l’accessibilité pour les patients. En réduisant les barrières et la stigmatisation, on favoriserait un meilleur accès au programme pour les personnes à risque et une utilisation plus large de cet outil.
Synthèse et perspectives
Le maintien de la naloxone en annexe II impose encore aujourd’hui plusieurs barrières, notamment les contraintes en lien avec les heures d’ouverture des pharmacies, l’obligation de divulgation d’informations personnelles et le potentiel stigmate associé à sa demande. Dans un contexte où les décès liés aux opioïdes continuent d’augmenter au Canada et, plus spécifiquement, au Québec, il apparaît essentiel de revoir ce cadre réglementaire. Modifier la classification de la naloxone en hors annexe permettrait d’améliorer l’accessibilité tout en maintenant sa gratuité, essentielle pour préserver une certaine équité vis-à-vis de l’accès à la naloxone. Une telle mesure contribuerait à réduire les délais d’intervention lors de surdoses et, ultimement, à sauver davantage de vies.
Par Karima Sarah Belaiboud, Ely Duguay, Rose Goulet, Jordan Leduc et Thi-Trieu-Duong Vu, étudiantes et étudiant de quatrième année en pharmacie à l’Université de Montréal, en collaboration avec Olivier Landry, pharmacien en psychiatrie et toxicomanie au Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM)

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Petition created on June 3, 2026