Petition updateLiu Xiaobo est mort, n'abandonnez pas Liu Xia !Poèmes croisés de Liu Xiaobo et de Liu Xia
Béatrice DESGRANGESFrance
10 Nov 2017
Vous avez tous vu, sans doute, la vidéo émouvante de la petite-fille de Donald Trump récitant, en chinois, des poèmes classiques pour "Tonton Xi" et "Maman Peng". Les poèmes croisés de Liu Xia et de Liu Xiaobo feraient à leurs oreilles une tout autre musique. "Nuit", un poème que Liu Xia a écrit le 4 juin 1997, jour anniversaire des massacres de Tian'Anmen, évoque les âmes errantes, privées de sépulture ; la rue "longue de 10 li" dont il est question dans le poème n'est autre que l'avenue de Chang'an où les manifestants ont été écrasés par les chars. Les "rivières glacées des profondeurs de la terre" désignent le pays des morts comme les lys blancs le deuil et les funérailles. La journée chinoise est divisée en périodes de deux heures : les deux heures irréversibles dont il est question sont celles du début des massacres. 暗夜 Nuit 那些眼睛今夜会回来 Ces yeux-là, ils reviendront ce soir 那些幽灵今夜会回来 Ces fantômes, ils reviendront ce soir 以墓碑的姿态 Ils prendront des poses de stèles funéraires 那个时辰把自己固定在我心里 A ces heures-là, ils m’empoignent le cœur 即便记忆充满枯草 Même si mon souvenir est plein d’herbes sèches 空荡荡的墓地 Tel un vaste cimetière désert 没有向日葵低垂 Il n’y a pas de tournesol qui se fane 没有梵高疯狂的道别 Pas d’adieu forcené de Van Gogh 悲痛的白骨 Aux os de la douleur 大地深处的冰河 Aux rivières glacées des profondeurs de la terre 所有的幽灵所有的眼睛 Tous les spectres, tous les yeux 聚集在这点烛火旁 Se rassembleront autour de la flamme de cette bougie 用沉默与我对话 Pour dialoguer en silence avec moi 白色的百合花 Les lys blancs 难以觉察地开始凋落 Commencent à se flétrir imperceptiblement 生与死不可比较 La naissance et la mort ne sont pas comparables 真实和虚构 Mais le réel et l’imaginaire 如同手心手背 Sont comme la paume et le dos de la main 这个从未结束的夜晚 Cette nuit qui n’en finit pas 一滴泪的想像之树 Surgi de l’imaginaire, au cœur d’une larme, un arbre 挂满绝望之手 D’où pendent des mains emplies de désespérance 在你的黑暗之夜 Sur ta nuit de ténèbres 我的词汇难以成形 Les mots se dérobent à moi 我们无法回到 Impossible de revenir en arrière 回到那个时辰 Ces deux heures de temps sont irréversibles 只有风 Il n’y a que le vent 游荡在十里长街 Errant le long d’une rue longue de 10 li 穿过这个黑暗之夜的女人 Une femme traversant cette nuit de ténèbres 百合花也不愿令她伫足 Les fleurs du lys blanc non plus ne veulent pas qu'elle s'arrête 她带着写满诗歌的本子 Elle porte un cahier rempli des poèmes qu’elle a écrits 她唯一的行囊 C’est son seul bagage 跟随幽灵们的脚步 Elle suit les pas des fantômes 一页页白纸 Une page blanche après l’autre 在夜晚的视线之外飘飞 Tourbillonnant dans les ténèbres et disparaissant à sa vue 4 juin 1997 Un grand merci à Jichang Lulu, au professeur Victor Mair et à ses étudiants de l’Université de Pennsylvanie, à Mabel Lee, la traductrice australienne de Gao Xingjian. Sans eux tous, je n’aurais pu élucider l’image énigmatique de l’arbre d’où pendent les mains de la désespérance… Je leur suis infiniment reconnaissante de leur aide. L'arbre occupe une grande place dans l'imaginaire de Liu Xia comme en témoignent son tableau et le poème correspondant. Je pense que Liu Xia évoque ici une tradition de la religion populaire bouddhiste, celle de "l'arbre-à-vœux" : au Nouvel an, les fidèles formulent chacun un vœu sur une petite bandelette de papier rouge et la lancent dans l'arbre ; si elle reste accrochée à une branche toute la nuit, leur vœu sera réalisé... Mais ici "les mots se dérobent", le vœu est informulable et "les mains" qui pendent de l'arbre jusqu'au bout de "cette nuit qui n'en finit pas", de "cette nuit de ténèbres", sont "emplies de désespérance" puisque les massacres sont irréversibles...
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