Petition updateLiu Xiaobo est mort, n'abandonnez pas Liu Xia !Une cérémonie pour Liu Xiaobo à la Cathédrale de Washington

Béatrice DESGRANGESFrance

Oct 21, 2017
Cérémonie émouvante en mémoire de Liu Xiaobo, dont la croyance dans le christianisme est peu connue en France, le mercredi 19 octobre à la Cathédrale de Washington. En voici le compte rendu, aussi fidèle que possible.
Après vingt minutes d’orgue, les deux officiants, un homme et une femme, marchent vers le chœur. Le prêtre, après avoir loué la compassion infinie de Dieu, compare Liu Xiaobo, qui a sacrifié sa liberté et sa vie à la défense des droits de l’homme pour son peuple, à Jésus, qui a donné sa vie pour l’amour de l’humanité.
« Nous sommes très honorés de vous accueillir pour célébrer un homme dont l’amour, l’engagement et le sacrifice sont emblématiques de ceux pour lesquels Dieu nous a tous créés, a ensuite dit le doyen de la Cathédrale représentant l’Evêque de Washington. Liu Xiaobo a mené une vie sainte, parce qu’il a vécu une vie dédiée à la paix, à la justice et à la liberté. Nous sommes réunis aujourd’hui pour honorer cet homme unique, cet homme exceptionnel et son héritage spirituel, pour remercier Dieu de sa vie, pour célébrer son courage et son intégrité en nous souvenant de ses mots eux-mêmes. Liu Xiaobo a rendu ce monde meilleur. Son sacrifie nous importe parce que son œuvre continue : nous ne devons pas faire relâche tant que tous les hommes ne jouissent pas de la liberté et de la dignité. Merci d’être là, commençons par nous lever et par chanter « Amazing Grace ».
Après ce cantique, devenu l’emblème des combats pour les droits civiques et pour la paix, une femme, Li Xiaorong, chercheur indépendant, et un homme, Yang Jianli, Président d'Initiatives for China, montent à leur tour vers le chœur. Li Xiaorong, qui a pris la place de la diaconesse, lit le poème que Liu Xia a écrit le 2 juin 1989 et que j’ai déjà traduit pour vous :
Pour Xiaobo
Ce temps ne dit rien qui vaille
Prise dans l’exubérance du soleil
C’est ce que je me dis
Debout derrière toi
Je te donne une petite tape sur la tête
Tes cheveux en brosse me piquent le creux de la main
C’est une sensation un peu étrange
Je n’ai pas même eu le temps de te dire un mot
Que tu es devenu un personnage aux informations
Tout le monde te regarde et t’admire
Moi, cela m’épuise
Et je n’ai plus qu’à me réfugier loin de la foule
Et à fumer une cigarette
Les yeux tournés vers le ciel
Peut-être qu’en ce moment même naît un nouveau mythe
Mais l’éblouissement du soleil est trop intense
Il m’empêche d'en avoir le cœur net
Yang Jianli, qui a pris la place du Doyen, lui répond avec « L’Aube », de Liu Xiaobo, dans une traduction assez différente de celle que je vous ai donnée :
L'Aube
Derrière les hauts murs couleur de suie
Dans le bruit des légumes qu’on découpe
L’aube, ligotée, sectionnée,
Se dissipe dans l’engourdissement de l’esprit
Quelle est la différence
Entre la lumière et l’obscurité
Qui traversent mes paupières ?
De ma chaise rouillée
Je ne peux dire si c’est l’éclat de mes chaînes,
Dans ma cellule, ou le Dieu de la nature
Derrière les murs
Cette dissidence de chaque jour
Ne cesse d’étonner
L’arrogance du soleil
L’aube, un vide immense
Tu es si loin
Avec le souvenir de nos nuits d’amour
Un violoniste chinois joue ensuite le thème des "Amants papillons" extrait du concerto pour violon "Liang et Zhu", 梁祝小提琴協奏曲. Inspiré de la "La Romance de Liang Shanbo et Zhu Yingtai", ce concerto, composé en 1959 pour le dixième anniversaire de la Chine populaire, a fait les frais de la Révolution Culturelle pour ses emprunts à la culture occidentale ; il est devenu le symbole de la Chine de l’Ouverture… Il est aussi, bien sûr, le symbole d’un amour absolu, unissant par-delà la mort deux amants séparés par une société inique : leurs âmes, envolées de la tombe sous la forme de deux papillons, s’élancent de concert vers l’infini.
Après le mythe, c’est l’histoire et les massacres de Tian'Anmen qui sont convoqués dans la cérémonie en visioconférence.
Le premier à parler est le Représentant Républicain Christopher H. Smith, qui avait exhorté Hillary Clinton à parler haut contre les violations des droits de l’homme lors de sa visite à Pékin en 95.
« Je crois que ceux qui sont morts ce jour-là me regardent aujourd’hui de là-haut comme un privilégié, car j’ai le privilège d’être encore en vie, dit-il, visiblement très ému. Et cela fait 28 ans qu’ils me regardent de là-haut.
J’ai participé aux événements de 1989 et j’ai pu observer comment, en cette nuit obscure et jusqu’à l’aube, ils ont été mis en pièces à coups de baïonnettes, transpercés par les balles et écrasés par les tanks. En tant que survivant, j’ai vu de mes yeux, deux choses : les âmes perdues qui moururent ce jour-là pour une Chine libre, et la violence, les mensonges et la corruption des assassins. Et je suis hanté par la lourde responsabilité d’être encore vivant. Je fais de mon mieux pour faire de chaque mot qui sort de ma plume un cri du cœur pour les âmes perdues. J’utilise le souvenir de leurs tombes à combattre les pressions du gouvernement chinois qui tente d'éradiquer la mémoire, mon sentiment brûlant d’être redevable de ma survie m’aide à résister à la tentation de rejoindre le monde du mensonge. Nous qui avons la chance d’avoir survécu, et de vivre en dehors des prisons du régime, nous avons le devoir, chacun en tant qu’individu indépendant, de garder vivante la mémoire des victimes et de refuser de les sacrifier au confort matériel que la participation au mensonge officiel peut apporter. Faire moins, c’est renoncer au sens de la vie, c’est vendre sa dignité personnelle, et perdre de vue ce que cela signifie que d’être un homme. »
La démocrate Nancy Pelosi prend la suite :
« Bonjour à tous,
C’est un grand privilège de partager cet hommage exceptionnel à Liu Xiaobo dont la vie a été un encouragement pour tous ceux qui aiment la liberté, et c’est une grande joie que de célébrer sa femme courageuse et adorée, Liu Xia. Pour honorer la mémoire de Liu Xiaobo, je voudrais lire un poème qu’il a écrit pour son amour éternel, intitulé « Un Matin, pour Xia partie toute seule au Tibet »
Un Matin,
Bâillant, un matin de cafard
J’imagine
Qu’entre toi et le haut-plateau
Le ciel semble incroyablement
Immense et lointain
Sans vent, sans nuages, sans brouillard
D’un bleu translucide, profondément troublant
Quand tu m’as quitté
J’étais calme
Mais quand ta silhouette s’est évanouie
J’ai commencé à me languir de toi, au loin
C’était comme si quelqu’un d’autre cheminait
Dans les lignes de la main d’un enfant
Passant à travers mon corps, avec des tours et des détours
En quête d’un seul mot
Les mots n’ont pas besoin d’ailes pour voler
Comme une senteur guide l’âme
Les rayons du petit jour tremblent, mal à l’aise,
Avec ce sentiment un peu bizarre
Que tu as éprouvé quand, pour ce grand voyage,
Tu t’es acheté une paire de chaussures neuves
Ce temps instable
A fécondé mes rêves célibataires
Sur les sommets enneigés, pauvres en oxygène,
Tu aspires avidement
L’air de ta première expiration »
(14 juillet 1993)
Puis c’est au tour de Berit Reiss-Andersen, Présidente du Comité Nobel de prendre la parole :
« Liu Xiaobo a reçu le Prix Nobel de la Paix, pour son long combat non-violent pour les droits de l’homme. Lors de la cérémonie des récompenses à Oslo, il était déjà incarcéré et son absence était symbolisée par une chaise vide. Nous, le Comité norvégien du Nobel, regrettons profondément de n’avoir jamais eu la possibilité de le rencontrer et de lui remettre sa médaille et son prix. Sa chaise restera vide à jamais. Il n’était arrivé qu’une seule fois auparavant qu’un lauréat du Nobel meure en prison, purgeant une peine pour ses croyances. C’était Carl von Ossietzky, qui mourut en 1938, prisonnier d’Adolf Hitler. Je voudrais vous lire maintenant, un extrait de "Je n’ai pas d’ennemis", qui montre que l’attitude non-violente de Liu Xiaobo est profondément enracinée dans la tradition du Mahatma Gandhi :
« Je veux dire à ce régime qui m’a privé de ma liberté que je reste fidèle à mon credo, exprimé il y a vingt ans dans ma déclaration lors de la grève de la faim du 2 juin : je n’ai pas d’ennemis, ni de haine. Les policiers qui m’ont surveillé, arrêté, interrogé, les procureurs qui m’ont inculpé, les juges qui m’ont condamné ne sont pas mes ennemis. Je ne peux en aucune manière accepter ni surveillance, ni arrestation, ni inculpation, ni condamnation, mais je respecte la profession et la personne de tous ces fonctionnaires, y compris les magistrats de l’accusation, qui retiennent aujourd’hui des charges contre moi. Le 3 décembre dernier, ils ont fait preuve de respect et d’honnêteté à mon endroit.
Car la haine peut corrompre la sagesse et le discernement ; l’idéologie de l’ennemi peut empoisonner la mentalité d’un peuple, attiser des rivalités sans merci, détruire toute tolérance et toute raison dans une société, empêcher une nation de cheminer vers la liberté et la démocratie. C’est pourquoi je souhaite parvenir à dépasser mon propre sort pour me préoccuper surtout du développement du pays et de l’évolution de la société, en opposant à l’hostilité du pouvoir une grande bienveillance, pour dissoudre la haine dans l’amour. » (j'utilise la traduction de Jean-Philippe Béja)
Juan Mendez, Professeur à l'American University et ancien Rapporteur spécial aux Nations Unies sur la torture, prend la parole pour lire le témoignage d'amour de Liu Xiaobo à sa femme, témoignage qui a une valeur politique autant que sentimentale car les régimes autoritaires savent bien que l'amour donne la force à ceux qui aiment de "déplacer des montagnes".
« Ma chérie, grâce à ton amour, j’affronterai calmement le procès qui vient, sans regret pour mes propres choix, et j’attendrai demain avec optimisme. J’espère que mon pays pourra être un jour une terre de libre expression, que tout citoyen pourra prendre la parole sur un pied d’égalité, que toutes les valeurs, pensées, croyances, idées politiques pourront coexister et faire l’objet d’un débat équitable. Je souhaite que les opinions minoritaires, même dissidentes, soient protégées comme les autres. Que tout point de vue politique puisse être exposé au grand jour et soumis à l’appréciation du peuple, que tout citoyen puisse s’exprimer sans la moindre crainte, sans le moindre risque de subir des persécutions pour avoir émis une opinion politique différente. J’espère que je serai le dernier nom sur l’interminable liste chinoise des victimes emprisonnées pour leurs écrits, et que plus personne ne soit condamné pour ses propos.
La liberté d’expression est la base des droits de l’homme, le fondement de tout sentiment humain, la mère de la vérité. Tuer la liberté d’expression, c’est bafouer les droits de l’homme, étouffer tout sentiment humain, faire taire la vérité.
Même si j’ai été condamné (alors que je suis innocent) pour avoir honoré la liberté d’expression mentionnée dans la Constitution et pour avoir assumé jusqu’au bout mes responsabilités sociales de citoyen chinois, je ne me plains pas… »
Le Dalai-Lama apparaît ensuite à l'écran :
« J’ai appris qu’il y avait une rencontre d’hommage à feu Liu Xiaobo à la Cathédrale de Washington aussi est-ce tout naturel qu’il soit de mon devoir, en tant que lauréat du Prix Nobel, lauréat aîné du Nobel, d’exprimer mes prières et mes sentiments de compassion pour Liu Xiaobo. J’admire profondément sa détermination à tenir bon sur les principes moraux et sur la démocratie. Sans doute son corps a-t-il disparu, il est mort, mais son esprit vivra à jamais. C’est pourquoi je veux dire à tous ceux qui admirent Liu Xiaobo : s’il vous plaît, chérissez sa ténacité, ses valeurs et ses principes. C’est notre devoir. Si nous admirons sa personne, nous devons faire vivre ses principes moraux. C’est pourquoi à cette occasion, je veux partager mes prières et mes sentiments pour lui. Merci beaucoup. »
Commence ensuite le service religieux proprement dit : « Si cela fait partie de vos traditions religieuses, je vous prie de vous joindre à moi, dit le Doyen avant de réciter le Credo. La diaconesse prie ensuite pour « notre sœur Liu Xia qui continue à vivre sans Liu Xiaobo » : « consolez-la dans son chagrin et donnez-lui la force de continuer à œuvrer pour la justice », demande-t-elle à Dieu.
Après la récitation du Notre-Père, le Doyen lit les paroles de l’Ecclésiaste, un choix qui m’a d’abord paru étrange pour célébrer un militant de l’amour et de la paix mais, si la guerre et la haine sont présentes dans le texte, la paix est bien le dernier mot de cette longue litanie des contraires :
« Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux : un temps pour naître, et un temps pour mourir ; un temps pour planter, et un temps pour arracher ce qui a été planté ; un temps pour tuer, et un temps pour guérir ; un temps pour abattre, et un temps pour bâtir ; un temps pour pleurer, et un temps pour rire ; un temps pour se lamenter, et un temps pour danser ; un temps pour lancer des pierres, et un temps pour ramasser des pierres ; un temps pour embrasser, et un temps pour s'éloigner des embrassements ; un temps pour chercher, et un temps pour perdre ; un temps pour garder, et un temps pour jeter ; un temps pour déchirer, et un temps pour coudre ; un temps pour se taire, et un temps pour parler ; un temps pour aimer, et un temps pour haïr ; un temps pour la guerre, et un temps pour la paix. »
Après la bénédiction de la foule, l’organiste joue "We Shall overcome", l’hymne des marches pour les droits civiques aux Etats-Unis., que les fidèles chantent à l’unisson avec les officiants.
We shall overcome,
We shall overcome,
We shall overcome, some day.
Oh, deep in my heart,
I do believe
We shall overcome, some day.
We'll walk hand in hand,
We'll walk hand in hand,
We'll walk hand in hand, some day.
Oh, deep in my heart,
I do believe
We shall overcome, some day.
We shall live in peace,
We shall live in peace,
We shall live in peace, some day.
Oh, deep in my heart,
I do believe
We shall overcome, some day.
We are not afraid,
We are not afraid,
We are not afraid, today
Oh, deep…
("Nous triompherons un jour, disent les paroles, au fond de mon cœur, je crois que nous triompherons un jour, nous marcherons main dans la main, nous vivrons en paix, et je n’ai pas peur aujourd’hui, au fond de mon cœur, je crois que nous triompherons un jour.")
La cérémonie se termine par une action de grâces et à la musique des grandes orgues. Reste qu'il y avait beaucoup de « chaises vides » à la Cathédrale de Washington….
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