
Béatrice DESGRANGESFrance
8 sept. 2017
Par une étrange coïncidence, le premier poème narratif de Liu Xia, qui date de 1982, est consacré à la mer. Il est sans doute un peu maladroit, mais, après les funérailles maritimes de Liu Xiaobo, il apparaît infiniment émouvant :
Récit de mer
Elle est agenouillée sur la plage
A tresser un filet de pêche,
Le ventre en avant.
Elle se repose un instant et contemple la mer,
La mer sans limites, sans frontières.
Les mailles du filet découpent la vue
En carrés minuscules,
C’est une femme de pêcheur.
Elle a toujours vécu sur cette île,
Elle ne l’a jamais quittée.
Elle possède une robe rouge, elle ne l’a portée qu’une fois,
Il y a encore le prix sur l’étiquette,
Maintenant, la robe est au fond d’une malle.
Elle avait rêvé de la ville
Et des lumières de la ville
Mais c’est fini maintenant. Elle ne partagera plus ses rêves
Les jours où son mari part en mer,
Elle parle à son fils -
Elle est sûre que c’est un garçon – le garçon qu’elle porte
Dans son ventre.
Elle lui parle en silence
C’est une femme de pêcheur.
Au crépuscule, un petit garçon s’approche de la mer
Il tient la main de son grand-père
Il y a des tombes de toutes sortes
Le long de la route, des grandes et des petites,
Avec les vêtements, les couvertures et les bols
Appartenant aux amis du grand-père –
Ils ont pris la mer
Et ne sont jamais revenus.
C’est le grand-père qui a érigé leurs tombes
Pour venir pleurer ses amis morts en mer
Il y a bien longtemps que lui ne peut plus naviguer
L’enfant va de ci-de là, sautant de tombe
En tombe, au milieu des grandes herbes
Qui lui balaient les jambes comme des vagues
Il vient tous les jours à la mer
Avec son grand-père
Son grand-père s’asseoit sur la plage
Et regarde longuement la mer, étrange et familière
Quand il fait nuit noire, ensemble
Ils abandonnent les vagues à leur vacarme
Et rentrent doucement, glissant comme deux sampans
A la surface de l’eau.
Quelques vieilles barques sont échouées, éparses sur la plage,
Elles sont couvertes de mousse.
Un petit garçon, fesses-nues, joue près de là
Quand soudain, il trouve quelque chose
Hélant son grand-père sur la falaise
Il court lui apporter sa trouvaille
Le grand-père se met à trembler, c’est un peigne,
Fait à la main, ses dents sont cassées
Ce peigne de bois, il l’avait offert
A une jeune fille, elle était si belle et si vivante alors,
Il lui avait donné rendez-vous dans l’une de ces barques échouées maintenant
Une lampe à huile éclairait leurs jeunes visages.
Sa femme est morte
Sa longue chevelure noire ne s’étale plus désormais
Sur le lit de briques
Le vieil homme hoche la tête, sans rien dire,
Il jette le peigne dans la mer
Et le regarde dériver loin de lui.
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