Petition updateLiu Xiaobo est mort, n'abandonnez pas Liu Xia !La dernière lettre d'amour de Liu Xiaobo à sa femme Liu Xia

Béatrice DESGRANGESFrance
Jul 29, 2017
La plupart des lettres que se sont écrites Liu Xiaobo et Liu Xia ont été confisquées par la police chinoise : entre 96 et 99, pendant qu'il était en camp de rééducation par le travail, elle lui a écrit "plus de 300 lettres et il lui a écrit entre 2 et 3 millions de mots" sans qu'ils puissent se lire l'un l'autre ; après l'attribution du Prix Nobel à son mari, Liu Xia s'est vu interdire pendant trois ans tout échange de correspondance avec lui. Leurs conversations, une fois par mois, au parloir de la prison, devaient se limiter à quelques banalités. Quand, en 2012, Liu Xia a voulu annoncer à Liu Xiaobo que Mo Yan avait reçu le Nobel de littérature, elle a été immédiatement empêchée de parler par les gardiens.
Même à l'article de la mort, Liu Xiaobo a continué, envers et contre tout, à écrire à sa femme. Voici la dernière lettre d’amour qu'il lui ait écrite, le 5 juillet 2017, huit jours avant de mourir. Elle évoque l’exposition de photos et de peintures que Liu Xia avait voulu organiser en juin 2013 et qui a été interdite officiellement par le Bureau de la Sécurité publique de Pékin ; car la persécution qu’endure Liu Xia ne touche pas seulement une épouse privée de ses droits les plus élémentaires bien qu’elle n’ait jamais été ni jugée ni condamnée à quelque peine que ce soit ; elle touche aussi l’artiste empêchée de s’exprimer. C’est l’univers graphique de cette œuvre interdite que restitue ici Liu Xiaobo (j'ai traduit la lettre à partir du texte anglais avec quelques incursions dans le texte chinois ; n'hésitez pas à me corriger si nécessaire !) ; vous y reconnaîtrez, bien sûr, les fantômes de la Place Tian'Anmen qui n'ont jamais cessé de hanter Liu Xiaobo :
« L’éloge que je fais de toi est peut-être un poison qui te sera difficilement pardonné.
C’est à la faible lumière de la lampe que tu m’as donné un vieil ordinateur, le premier que j’aie eu, peut-être un Pentium 586.
La pièce était minable mais elle était toute peuplée de nos regards d’amour.
Tu as sans doute lu le poème que j’avais écrit sur la folie douce de ma petite crevette [en chinois le mot xiā 虾, « crevette », est pratiquement homonyme de xiá 霞, le prénom de Liu Xia, qui signifie « nuages empourprés »] : elle me faisait cuire un gruau de riz et demandait de rédiger, en six minutes, le chant le plus désespéré que le monde ait jamais lu !
Une lampe à la lumière blafarde, une chambre misérable, une table à thé tout écaillée et la requête irréalisable de ma petite crevette. Ces choses se sont réunies comme les étoiles et les pierres qui, contre toute attente, sont en parfaite harmonie.
Depuis ce jour-là, je suis voué à l’adoration de ta poésie comme un ours polaire hibernant dans la blancheur infinie d’une neige profonde.
L’un après l’autre, les oiseaux passent devant mes yeux – quand on y a pris goût, on le garde toute sa vie. Les poèmes de ma petite crevette sont la confluence du froid et de l’obscur, tout juste comme le noir et blanc de ses photographies. Le désespoir conjugué au calme absolu devant la souffrance. Des enfants éperdus, des poitrines grandes ouvertes devant un rideau de fumée qui se dissipe. Une folle drapée de noir, peut-être inspirée de la veuve qui fut témoin de la résurrection de Jésus ou de la sorcière de Macbeth. Mais non, ce n’est ni l’une ni l’autre. Ce n’est qu’une brindille isolée, arrachée à la jungle foisonnante de la créativité de ma petite crevette ; une fleur de lotus blanche couverte de poussière sur un sombre horizon, dédiée à l’âme des morts.
Ce qui est tragique, c’est que sa première peinture m’a fait réaliser qu’elle n’achèverait jamais sa collection. Et ce que je regrette plus aujourd’hui, c’est de n’avoir pu consacrer une exposition à son œuvre « Poésie, peinture et photographie, le blanc et le noir l'un à l'autre enlacés ».
L’amour est tranchant comme la glace, profond comme la nuit. Mon éloge grossier de ses poèmes, de ses photos et de sa peinture en est peut-être la profanation. Pardonne-moi, s’il te plaît, G.
G : ce n’est qu’après quelques jours que j’ai eu la force d’accomplir mon devoir. »
lien vers le texte chinois : https://theinitium.com/article/20170714-mainland-liuxiaobo/
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