

Monsieur le Ministre,
Nous vous remercions pour votre réponse.
Répondre à la suite de notre pétition sur change.org, et donc à destination de ses 100.000 signataires, est un acte démocratique que nous saluons.
C’est pourquoi, nous avons choisi de vous répondre également via ce médium.
Nous connaissons les actions que vous avez mises en place, en tant que ministre de la Ville et du Logement, depuis le début du confinement et beaucoup ont été utiles. Malheureusement, elles ne sont pas suffisantes.
Comme vous le dites vous-même, "Malgré l’effort constant de l’Etat, des collectivités et des associations, il reste des personnes à la rue".
C’est de cela justement que nous ne nous satisfaisons pas.
Les associations signataires de notre pétition travaillent depuis des années, voire des décennies, pour que cela change. Mais rien ne change.
Victor Hugo en parlait déjà, dans son discours sur la misère, à l’Assemblée nationale législative, le 9 juillet 1849, il y a donc 171 ans :
"Il y a dans Paris, dans ces faubourgs de Paris que le vent de l’émeute soulevait naguère si aisément, il y a des rues, des maisons, des cloaques, où des familles, des familles entières, vivent pêle-mêle, hommes, femmes, jeunes filles, enfants, n’ayant pour lits, n’ayant pour couvertures, j’ai presque dit pour vêtements, que des monceaux infects de chiffons en fermentation, ramassés dans la fange du coin des bornes, espèce de fumier des villes, où des créatures s’enfouissent toutes vivantes pour échapper au froid de l’hiver (…)
Vous n’avez rien fait, j’insiste sur ce point, tant que l’ordre matériel raffermi n’a point pour base l’ordre moral consolidé ! Vous n’avez rien fait tant que le peuple souffre ! Vous n’avez rien fait tant qu’il y a au-dessous de vous une partie du peuple qui désespère ! Vous n’avez rien fait, tant que ceux qui sont dans la force de l’âge et qui travaillent peuvent être sans pain ! tant que ceux qui sont vieux et qui ne peuvent plus travailler sont sans asile ! tant que l’usure dévore nos campagnes, tant qu’on meurt de faim dans nos villes, tant qu’il n’y a pas des lois fraternelles, des lois évangéliques qui viennent de toutes parts en aide aux pauvres familles honnêtes, aux bons paysans, aux bons ouvriers, aux gens de cœur ! Vous n’avez rien fait, tant que l’esprit de révolution a pour auxiliaire la souffrance publique ! Vous n’avez rien fait, rien fait, tant que, dans cette œuvre de destruction et de ténèbres, qui se continue souterrainement, l’homme méchant a pour collaborateur fatal l’homme malheureux !
Vous le voyez, messieurs, je le répète en terminant, ce n’est pas seulement à votre générosité que je m’adresse, c’est à votre sagesse, et je vous conjure d’y réfléchir. Messieurs, songez-y, c’est l’anarchie qui ouvre les abîmes, mais c’est la misère qui les creuse. Vous avez fait des lois contre l’anarchie, faites maintenant des lois contre la misère !"
A Paris, depuis le confinement, Droits d’urgence décompte toujours plus d’appels au secours de personnes qui ont perdu leur emploi et qui ne peuvent plus payer leur logement. Toujours dans la capitale, la LDH dénonce l’impossibilité pour les sans-abri d’avoir accès à l’eau et aux sanitaires. Il n'existe pas non plus de distribution de gel pour le lavage des mains.
En Île-de-France, depuis le confinement, Médecins du Monde reste le témoin de plusieurs campements qui continuent de grossir, dans des conditions sanitaires déplorables. A Paris, Aubervilliers et Conflans, plus de 150 personnes sont toujours installées sous des tentes ou en forêt. Dans les squats, la situation empire et seuls les bénévoles volontaires distribuent des équipements de protection personnelle. A Argenteuil, un campement de Roms sous l’A15, partis au début du confinement puis revenus depuis, vient d'être victimes de deux jets d’engins incendiaires, mettant le feu à un toit d’un cabanon de fortune.
A Calais, depuis le confinement, Utopia56 constate que 1 000 personnes sont toujours dehors dans des conditions inhumaines et dangereuses. Aucune mesure de relogement adaptée au contexte n'a été proposée et les démantèlements se poursuivent. L'accès à l'eau et aux soins médicaux reste un problème complexe.
Partout en France, des gens restent à la rue.
Venir en aide aux populations qui n’ont "pas de chez soi" demande du temps et des moyens aux associations que nous sommes.
Oui, Monsieur le ministre, nous devons souvent nous battre avec l’Etat et les collectivités territoriales mais parfois contre l’Etat lui-même. Ainsi, par exemple, les associations multiplient et gagnent les référés devant les tribunaux administratifs pour mettre à l'abri les mineurs isolés en procédure de recours devant le juge des enfants.
La crise sanitaire est mère de toutes les inégalités. La fatalité économique engendre la détresse sociale. La détresse sociale appelle la misère. La misère brise notre démocratie et casse notre Etat de droit.
Les "jours heureux "dont parle le Président Emmanuel Macron doivent bénéficier à tous. A défaut, cela restera un vain mot. L’ "esprit de la résistance" ne doit pas rester une référence historique. Il y a 75 ans, la France a changé profondément grâce à cet esprit. Une nouvelle société est née, plus sociale, plus solidaire, plus fraternelle que les années passées ont détruite.
Aujourd’hui, 8 mai, jour de commémoration nationale, nous nous en souvenons.
C’est pourquoi, tous les signataires de notre pétition demandent un logement digne et inconditionnel pour tous, pour aujourd’hui et pour demain !
C’est pourquoi, nos pétitionnaires sont toujours plus nombreux, chaque jour, pour ajouter leurs noms à nos mots.
C’est pourquoi, des artistes se sont filmés pour dire nos mots avec leur voix.
C’est pourquoi, nous sommes la France.
C’est pourquoi, vous agirez.
Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de nos salutations citoyennes.
Jérôme Giusti, avocat et président de Droits d'urgence, Judith Aquien, cofondatrice de Thot, Thomas Berteigne, Ligue des droits de l'Homme et du Citoyen - Paris, Marion Jobert, cofondatrice de Kâli, Marc Melki, photographe et fondateur du collectif Exils Intra-Muros, lanceurs de la pétition "Mais pour rester chez soi, il faut un chez soi".
Photo : Marc Melki