
Tribune publiée sur Le Monde
L’amendement adopté lors du passage au Sénat de la loi Blanquer qui prévoit d’interdire les sorties scolaires aux parents portants des signes religieux ostentatoires, méconnaît la laïcité vécue au quotidien dans les écoles explique Laurent Klein, directeur d’école publique.
Tribune. Le 15 mars 2004, le Parlement français votait la loi sur le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics afin de clarifier les droits et devoirs de chacun dans ce domaine et ainsi apaiser les tensions qui pouvaient exister entre enseignants, élèves et parents d’élèves.
Quinze ans plus tard, les sénateurs, à l’initiative de Jacqueline Eustache-Brinio, sénatrice LR du Val-d’Oise, ont adopté le 15 mai, dans le cadre de l’examen de la loi dite pour une école de la confiance – qui doit prochainement faire l’objet d’un compromis entre députés et sénateurs –, un amendement interdisant aux parents portant des signes religieux ostentatoires d’accompagner les sorties scolaires…
Le ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, tout en recommandant d’avoir « le plus possible de situations où il n’y a pas de signe ostentatoire », a souligné que cet amendement « contreviendrait à un avis récent du Conseil d’Etat et poserait tout un tas de problèmes pratiques, qui iraient à l’encontre du développement des sorties scolaires ». Voilà donc le débat relancé pour la énième fois par cet amendement.
Soyons clairs, ce sont bien les femmes musulmanes portant le hijab, qui laisse le visage découvert, qui sont de nouveau visées. Bien sûr, les femmes portant le niqab ou la burqa sont également concernées, mais dans la mesure où ces tenues masquent le visage, elles sont donc aussi contraires au respect de la loi de 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public.
Rejet des différences
Permettez-moi de vous parler d’une expérience personnelle. Il se trouve qu’au début des années 2000, alors que certains établissements scolaires connaissaient des tensions liées à la seconde Intifada, j’ai proposé à une mère d’élève de coécrire un livre afin de montrer que, sur ce sujet comme sur d’autres, la connaissance et le dialogue entre les acteurs de l’école sont indispensables au maintien d’un climat scolaire pacifique.
J’avais vu comment cette mère, en qualité de parent déléguée élue, s’était engagée auprès de l’ensemble des familles de l’école – familles d’origines et de conditions sociales très variées – afin de dénouer les conflits et de favoriser le bien-être de tous. Il se trouve que cette mère d’élève portait le hijab. Ce qui a motivé ma proposition d’écriture, c’était la personnalité et les valeurs morales de cette femme. Que je sois favorable ou non au port du hijab n’était pas la question. Je sais également que toutes les femmes voilées ne portent pas le voile en toute liberté de conscience. Mais si j’avais pensé, a priori : « Cette personne ne m’intéresse pas ou est suspecte de porter atteinte à une certaine conception de la laïcité car elle porte le hijab », je serais passé à côté d’échanges intellectuels fructueux et d’une belle amitié.
Je ne suis en aucun cas favorable au port de signes religieux ostentatoires par les élèves et je considère comme un bienfait l’espace de neutralité que constitue l’école, si cette neutralité n’est pas synonyme de rejet des différences.
Ce qui me choque, c’est la réduction de l’identité des femmes qui portent le hijab au seul port de ce foulard, voire l’agressivité que peut susciter chez certains la vue d’une « voilée ». Il y a là pour moi un comportement contraire aux valeurs de respect et de tolérance, celles que nous devons justement transmettre à nos élèves.
La diversité religieuse fait partie du quotidien des élèves
En qualité d’enseignant, il nous est demandé d’être à même de juger si tel ou telle parent est en capacité d’accompagner une classe en sortie, d’assurer la sécurité des élèves et de respecter l’autorité pédagogique du professeur. Les élèves vivent dans des environnements divers, ils connaissent les familles de leur quartier et sont heureux quand leurs parents peuvent accompagner une sortie et ainsi partager un temps d’apprentissage avec eux. Ils savent que certaines familles pratiquent une religion, d’autres non, et ils ne considèrent pas qu’une mère portant une croix ou un hijab, qu’un père coiffé d’une kippa ou d’un turban fait du prosélytisme.
Toutes les diversités, y compris la diversité religieuse, font partie du quotidien de ces élèves. Ils vivent simplement le « passage » de la culture familiale à l’école laïque, d’un univers à l’autre. Et si, toutefois, il arrive que les règles de la laïcité soient bousculées – comme d’autres règles de l’école peuvent l’être –, c’est bien par le dialogue et la compréhension mutuelle que nous pouvons faire respecter la loi. Devons-nous alors refuser à ces parents d’accompagner les sorties scolaires alors même qu’ils respectent les obligations liées à la laïcité pour leurs enfants inscrits dans nos établissements publics ? N’est-ce pas un signe de respect de la laïcité lorsque des mères d’élève voilées accompagnent leur fille à la piscine ou à des séances de danse ou de gymnastique qu’elles pratiquent avec les garçons, ou encore dans des musées où certaines œuvres peuvent leur paraître bien dénudées ?
Le cadre de la loi de 2004 définit les obligations de chacun : stricte neutralité des enseignants, signes religieux discrets autorisés pour les élèves et liberté accordée aux parents d’élève de se vêtir selon leur choix, dans le respect de la pudeur, bien entendu ! L’écrasante majorité des parents qui ont choisi l’école publique, toutes confessions confondues, s’y conforme. Alors, pour que notre école publique, un des piliers de la nation, continue à remplir sereinement son rôle de creuset, cessons de faire souffler des vents mauvais qui ne font que stigmatiser une partie des citoyens.
Laurent Klein(Directeur d'école élémentaire)