Littérature et liberté : appel pour Boualem Sansal

Le problème

L’emprisonnement d’un écrivain pour ses écrits heurte la conscience de chacun. Quelle que soit l’opinion qu’il réprime, le délit d’opinion signifie que l’arbitraire du pouvoir et la préférence partisane se substituent à la loi commune, au mépris des valeurs démocratiques. C’est un message envoyé à tous : une police de la pensée veille et pèsera sur chacun. C’est une menace qui suffit à réduire au silence toute velléité d’expression critique. Emprisonner un écrivain, c’est donc placer en résidence surveillée une part de la liberté de chacun.

Le romancier et essayiste Boualem Sansal est de ces hommes libres qui choisissent de forger dans une œuvre l’espace d’un dialogue pour la pensée de tous. Pour cela, il est aujourd’hui détenu par le pouvoir algérien, accusé d’atteinte à la sûreté nationale par la seule expression de son point de vue. En France, Boualem Sansal est aussi vilipendé par certains qui le désignent comme un adversaire politique tandis qu’il est détenu et empêché de répondre, ce qui dévoile leur conception du débat et du vivre-ensemble.

Par son arrestation-même, Boualem Sansal nous parle de liberté et nous engage à lui tendre la main, parce que soutenir Boualem Sansal, c’est soutenir la pluralité démocratique, la possibilité de l’engagement intellectuel dans la vie de la Cité, le dialogue des œuvres et la circulation des idées. Ne pas le soutenir, c’est alimenter la peur et le totalitarisme. Ne pas le soutenir, c’est encourager la violence et contribuer à l’intimidation de chacun. Ne pas le soutenir, c’est faire taire l’esprit de la dissidence et de la contestation, menacé aussi bien en Algérie qu’en Europe.

L’heure n’est pas à la tiédeur ni à de pernicieux « oui, mais… ». Il faut demander la libération de Boualem Sansal parce qu’il nous montre que la liberté a un prix. À chacun de nous d’apporter son écot, de parole et d’engagement, en exerçant une liberté dont Boualem Sansal est privé. Nous lui devons bien ça.

Nous demandons donc à tous ceux qui doutent encore, à tous ceux qui craignent de se compromettre, de ne plus hésiter à se mobiliser en faveur de la libération de Boualem Sansal, ne serait-ce qu’en diffusant les appels à l’intelligence, en lisant ses livres et en invitant largement à les lire. Par son œuvre, Boualem Sansal convie chaque lecteur à contribuer à la création commune d’un espace de débat libre et ouvert, fondé sur l’éthique de la discussion, et à le « compléter si besoin en puisant dans son propre espace » (Le Train d’Erlingen), c’est-à-dire en mettant à contribution nos propres histoires, nos connaissances, nos sensibilités et jusqu’à nos désaccords. Comment peut-on répondre à cette proposition par l’emprisonnement, par la haine ou par l’indifférence ? Nous demandons la libération immédiate et sans condition de Boualem Sansal et de tous les autres prisonniers d’opinion, avec d’autant plus de force qu’il ne s’agit pas ici de s’engager pour des idées, mais pour la liberté, fondement de la dignité humaine.

Littérature et liberté (www.litterature-liberte.org) @LitteLiberte

[Texte paru dans L'Express le 28 décembre 2024]

Les auteurs du texte:

Lisa Romain, enseignante et auteur d’une thèse de doctorat sur l’œuvre de Boualem Sansal

Hubert Heckmann, maître de conférences en littérature

Jean Szlamowicz, Professeur des universités

Premiers signataires :

Mohamed Aït-Aarab, maître de conférences en littératures francophones

Marc Angenot D Phil & Lit MSRC, Prof. Émérite McGill University

Normand Baillargeon, philosophe et universitaire canadien

Patrick Bazin, Conservateur général des bibliothèques, ancien directeur de la Bpi (Centre Pompidou)

Arnaud Benedetti, rédacteur en chef de la Revue Politique et parlementaire, Professeur associé à l’Université Paris Sorbonne

Georges Bensoussan, historien

Russell A. Berman, professor, Stanford University and Senior Fellow, Hoover Institution

Jean-François Braunstein, philosophe et universitaire

Bruno Chaouat, professeur de littérature française, University of Minnesota

Thierry Chervel, éditeur du magazine en ligne Perlentaucher

Eric Dayre, professeur de littératures comparées à l’ENS Lyon

Anne Fagot-Largeault, professeur émérite au Collège de France, membre de l'Institut

Jacques Ferrandez, auteur de bande dessinée et illustrateur

Christine Goémé, femme de radio

Christian Guemy C215, artiste peintre

Pascale Hassoun, psychanalyste 

Danielle Jaeggi, cinéaste

Yves Jouan, poète

Denis Knoepfler, professeur émérite au Collège de France, membre de l'Institut

Michel S. Laronde, professeur émérite d’études françaises et francophones, université de l’Iowa

Christine Le Quellec Cottier, professeure titulaire, UNIL-Université de Lausanne

Pierre Mari, écrivain

Eric Marty, écrivain et universitaire

William Marx, Professeur du Collège de France

Max Milan, écrivain

Gunther Nickel, professeur de littérature, Université de Mayence (Allemagne)

Antonio Augusto Passos Videira, professeur de philosophie à l’Universidade do Estado do Rio de Janeiro (Brésil)

Sabine Prokhoris, philosophe et psychanalyste

Gérard Rabinovitch, philosophe et sociologue

Armand de Saint Sauveur, éditeur

George-Elia Sarfati, poète, linguiste, psychanalyste

Pierre-André Taguieff, philosophe et politologue

François Taillandier, écrivain

Claudine Tiercelin, professeur au Collège de France, membre de l’Académie des sciences morales et politiques

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Literature and Freedom: A Call for Boualem Sansal

The imprisonment of a writer for his writings hurts everyone's conscience. Whatever opinion is suppressed, the crime of opinion signifies the replacement of common law by the arbitrary rule of power and partisan preference, disregarding democratic values. This sends a warning to all: a thought police watches, weighing on everyone’s minds. Such a threat aims at silencing any inclination toward critical expression. Imprisoning a writer, then, places a portion of everyone’s liberty under house arrest.

Boualem Sansal is among those free spirits who have chosen to forge a space for collective thought through their work. For this, he is now detained by the Algerian regime, accused of undermining national security for expressing his views. In France, Boualem Sansal is also vilified by some who label him a political adversary while he is imprisoned and silenced, revealing their own conception of debate and coexistence.

Through his very arrest, Boualem Sansal speaks to us of freedom and calls us to extend a hand. Supporting Boualem Sansal is to support democratic plurality, intellectual engagement in public life, the circulation of ideas and literature as a means of dialogue. Failing to support him is to fuel fear and totalitarianism. Failing to support him is to endorse violence and contribute to the intimidation of all. Failing to support him is to silence the spirit of dissidence and protest, threatened both in Algeria and Europe.

Now is not the time for lukewarm reactions or the insidious “yes, but...” We must demand the release of Boualem Sansal because he is showing us that freedom has a price. It is up to each of us to contribute, in words and deeds, by exercising the very freedom that Boualem Sansal has been deprived of. We owe him that much.

We therefore call on all those who still have doubts and those who fear commitment, to hesitate no longer and to rally in support of Boualem Sansal’s release, if only by spreading the word that intelligence should prevail, by reading his books, and by widely encouraging others to do the same. Through his work, Boualem Sansal invites each reader to contribute to the collective creation of a free and open space for debate, based on the ethics of discussion, and to ‘supplement it if necessary by drawing from their own space’ (from Le Train d’Erlingen)—that is, by integrating our own stories, knowledge, sensibilities, and even our disagreements. How could such a suggestion be met with imprisonment, hatred, or indifference? We demand the immediate and unconditional release of Boualem Sansal and all other prisoners of conscience with even greater determination because this is not a call to defend any particular ideas but a call to defend freedom, the foundation of human dignity.

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Hubert HECKMANNLanceur de pétition

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Le problème

L’emprisonnement d’un écrivain pour ses écrits heurte la conscience de chacun. Quelle que soit l’opinion qu’il réprime, le délit d’opinion signifie que l’arbitraire du pouvoir et la préférence partisane se substituent à la loi commune, au mépris des valeurs démocratiques. C’est un message envoyé à tous : une police de la pensée veille et pèsera sur chacun. C’est une menace qui suffit à réduire au silence toute velléité d’expression critique. Emprisonner un écrivain, c’est donc placer en résidence surveillée une part de la liberté de chacun.

Le romancier et essayiste Boualem Sansal est de ces hommes libres qui choisissent de forger dans une œuvre l’espace d’un dialogue pour la pensée de tous. Pour cela, il est aujourd’hui détenu par le pouvoir algérien, accusé d’atteinte à la sûreté nationale par la seule expression de son point de vue. En France, Boualem Sansal est aussi vilipendé par certains qui le désignent comme un adversaire politique tandis qu’il est détenu et empêché de répondre, ce qui dévoile leur conception du débat et du vivre-ensemble.

Par son arrestation-même, Boualem Sansal nous parle de liberté et nous engage à lui tendre la main, parce que soutenir Boualem Sansal, c’est soutenir la pluralité démocratique, la possibilité de l’engagement intellectuel dans la vie de la Cité, le dialogue des œuvres et la circulation des idées. Ne pas le soutenir, c’est alimenter la peur et le totalitarisme. Ne pas le soutenir, c’est encourager la violence et contribuer à l’intimidation de chacun. Ne pas le soutenir, c’est faire taire l’esprit de la dissidence et de la contestation, menacé aussi bien en Algérie qu’en Europe.

L’heure n’est pas à la tiédeur ni à de pernicieux « oui, mais… ». Il faut demander la libération de Boualem Sansal parce qu’il nous montre que la liberté a un prix. À chacun de nous d’apporter son écot, de parole et d’engagement, en exerçant une liberté dont Boualem Sansal est privé. Nous lui devons bien ça.

Nous demandons donc à tous ceux qui doutent encore, à tous ceux qui craignent de se compromettre, de ne plus hésiter à se mobiliser en faveur de la libération de Boualem Sansal, ne serait-ce qu’en diffusant les appels à l’intelligence, en lisant ses livres et en invitant largement à les lire. Par son œuvre, Boualem Sansal convie chaque lecteur à contribuer à la création commune d’un espace de débat libre et ouvert, fondé sur l’éthique de la discussion, et à le « compléter si besoin en puisant dans son propre espace » (Le Train d’Erlingen), c’est-à-dire en mettant à contribution nos propres histoires, nos connaissances, nos sensibilités et jusqu’à nos désaccords. Comment peut-on répondre à cette proposition par l’emprisonnement, par la haine ou par l’indifférence ? Nous demandons la libération immédiate et sans condition de Boualem Sansal et de tous les autres prisonniers d’opinion, avec d’autant plus de force qu’il ne s’agit pas ici de s’engager pour des idées, mais pour la liberté, fondement de la dignité humaine.

Littérature et liberté (www.litterature-liberte.org) @LitteLiberte

[Texte paru dans L'Express le 28 décembre 2024]

Les auteurs du texte:

Lisa Romain, enseignante et auteur d’une thèse de doctorat sur l’œuvre de Boualem Sansal

Hubert Heckmann, maître de conférences en littérature

Jean Szlamowicz, Professeur des universités

Premiers signataires :

Mohamed Aït-Aarab, maître de conférences en littératures francophones

Marc Angenot D Phil & Lit MSRC, Prof. Émérite McGill University

Normand Baillargeon, philosophe et universitaire canadien

Patrick Bazin, Conservateur général des bibliothèques, ancien directeur de la Bpi (Centre Pompidou)

Arnaud Benedetti, rédacteur en chef de la Revue Politique et parlementaire, Professeur associé à l’Université Paris Sorbonne

Georges Bensoussan, historien

Russell A. Berman, professor, Stanford University and Senior Fellow, Hoover Institution

Jean-François Braunstein, philosophe et universitaire

Bruno Chaouat, professeur de littérature française, University of Minnesota

Thierry Chervel, éditeur du magazine en ligne Perlentaucher

Eric Dayre, professeur de littératures comparées à l’ENS Lyon

Anne Fagot-Largeault, professeur émérite au Collège de France, membre de l'Institut

Jacques Ferrandez, auteur de bande dessinée et illustrateur

Christine Goémé, femme de radio

Christian Guemy C215, artiste peintre

Pascale Hassoun, psychanalyste 

Danielle Jaeggi, cinéaste

Yves Jouan, poète

Denis Knoepfler, professeur émérite au Collège de France, membre de l'Institut

Michel S. Laronde, professeur émérite d’études françaises et francophones, université de l’Iowa

Christine Le Quellec Cottier, professeure titulaire, UNIL-Université de Lausanne

Pierre Mari, écrivain

Eric Marty, écrivain et universitaire

William Marx, Professeur du Collège de France

Max Milan, écrivain

Gunther Nickel, professeur de littérature, Université de Mayence (Allemagne)

Antonio Augusto Passos Videira, professeur de philosophie à l’Universidade do Estado do Rio de Janeiro (Brésil)

Sabine Prokhoris, philosophe et psychanalyste

Gérard Rabinovitch, philosophe et sociologue

Armand de Saint Sauveur, éditeur

George-Elia Sarfati, poète, linguiste, psychanalyste

Pierre-André Taguieff, philosophe et politologue

François Taillandier, écrivain

Claudine Tiercelin, professeur au Collège de France, membre de l’Académie des sciences morales et politiques

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Literature and Freedom: A Call for Boualem Sansal

The imprisonment of a writer for his writings hurts everyone's conscience. Whatever opinion is suppressed, the crime of opinion signifies the replacement of common law by the arbitrary rule of power and partisan preference, disregarding democratic values. This sends a warning to all: a thought police watches, weighing on everyone’s minds. Such a threat aims at silencing any inclination toward critical expression. Imprisoning a writer, then, places a portion of everyone’s liberty under house arrest.

Boualem Sansal is among those free spirits who have chosen to forge a space for collective thought through their work. For this, he is now detained by the Algerian regime, accused of undermining national security for expressing his views. In France, Boualem Sansal is also vilified by some who label him a political adversary while he is imprisoned and silenced, revealing their own conception of debate and coexistence.

Through his very arrest, Boualem Sansal speaks to us of freedom and calls us to extend a hand. Supporting Boualem Sansal is to support democratic plurality, intellectual engagement in public life, the circulation of ideas and literature as a means of dialogue. Failing to support him is to fuel fear and totalitarianism. Failing to support him is to endorse violence and contribute to the intimidation of all. Failing to support him is to silence the spirit of dissidence and protest, threatened both in Algeria and Europe.

Now is not the time for lukewarm reactions or the insidious “yes, but...” We must demand the release of Boualem Sansal because he is showing us that freedom has a price. It is up to each of us to contribute, in words and deeds, by exercising the very freedom that Boualem Sansal has been deprived of. We owe him that much.

We therefore call on all those who still have doubts and those who fear commitment, to hesitate no longer and to rally in support of Boualem Sansal’s release, if only by spreading the word that intelligence should prevail, by reading his books, and by widely encouraging others to do the same. Through his work, Boualem Sansal invites each reader to contribute to the collective creation of a free and open space for debate, based on the ethics of discussion, and to ‘supplement it if necessary by drawing from their own space’ (from Le Train d’Erlingen)—that is, by integrating our own stories, knowledge, sensibilities, and even our disagreements. How could such a suggestion be met with imprisonment, hatred, or indifference? We demand the immediate and unconditional release of Boualem Sansal and all other prisoners of conscience with even greater determination because this is not a call to defend any particular ideas but a call to defend freedom, the foundation of human dignity.

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Hubert HECKMANNLanceur de pétition

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Pétition lancée le 27 décembre 2024