pour une intermittence des arts & des lettres : une utopie concrète et réalisable

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POUR UNE INTERMITTENCE DES ARTS & DES LETTRES : UNE UTOPIE CONCRÈTE ET RÉALISABLE


Tribune parue dans Libération le 29 mai 2020


Monsieur le Président de la République,
Monsieur le Premier Ministre,
Monsieur le Ministre de la Culture,


"Comme toute autre activité utile, écrire mérite salaire", notait Primo Levi dans Le Métier des autres. Or les écrivains, les plasticiens, les photographes, les illustrateurs, les traducteurs et les scénaristes d'aujourd’hui ne bénéficient quasiment jamais du salariat dans le cadre de leur travail artistique qui n’est jamais reconnu comme tel. Depuis le mois de mars, privés de ventes et de revenus complémentaires, les voici extrêmement fragilisés par la crise sanitaire.

La preuve flagrante de cette fragilisation, c’est la division qui règne dans nos rangs. Vous êtes sans doute au courant de la polémique opposant Joann Sfar, président d’honneur de la Ligue des auteurs professionnels et la SGDL, laquelle, se sentant calomniée l’a attaqué en diffamation. Qu’un auteur en vienne à critiquer une association censé le défendre et que celle-ci ne trouve pas d’autre parade que de lui intenter un procès est hélas un symptôme criant de cette division : on se croirait dans un roman de Kafka ; la condition des artistes-auteurs vient d’entrer dans l’âge absurde.


Nous, auteurs et artistes indépendants, ne représentant aucune corporation, ne comprenant pas ces querelles intestines et ces rivalités improductives, nous travailleurs et travailleuses de la forme et du texte, nous éprouvons la nausée devant cette situation et nous refusons de nous enfoncer dans cette condition absurde.

Si nous avons recours aujourd’hui à votre arbitrage, c’est que nous pensons  qu’il est temps, enfin, de sortir de votre silence. Cela ne suffit pas de dire : « Lisez ! » Quel art et quelle littérature souhaitez-vous pour la France, pour demain, pour après-demain ? Voulez-vous d’une littérature de rentiers qui ne se préoccupent pas de leurs ventes et qui exercent l’écriture comme un hobby ? Voulez-vous d’un art exercé par des artistes qui cumulent plusieurs métiers – enseignant à gauche, répondant à droite à des commandes – et n’ont plus la force de se consacrer, le soir, à ce qui nous donne, à nous, Français, la joie de vivre et la force de penser ? Voulez-vous d’une littérature de page-turner périssables, écrits dans le but de maximiser les chances de succès commercial ? Voulez-vous d’un art pour les privilégiés et les nantis ? Voulez-vous des artistes et des auteurs qui refusent toute vie familiale et se sacrifient pour un métier qui les rémunère si mal ? Trouvez-vous cela normal qu'un auteur qui a vendu plus de 10 000 exemplaires d'un livre sur une année (et qui donc compte environ 20 000 lecteurs en incluant le prêt et le marché d'occasion) ne puisse pas en vivre alors qu'un musicien ou un comédien qui aura joué devant 10 000 personnes en vivra dignement ? Lorsqu'un intermittent se produit devant 10 000 personnes, il est tenu compte des heures dévolues à la maîtrise du texte, à l'élaboration de la mise en scène et aux répétitions, travail souterrain qui représente 95% du temps passé, sinon plus. Quand nous passons des mois en recherches préliminaires, et parfois des années en écriture, réécriture, corrections, ne serait-il pas aussi naturel que ce temps souterrain soit aussi reconnu ?


C’est cette situation de grande précarité qu’évoquait bien le rapport Racine qui vous a été remis récemment : moins de 10% des artistes-auteurs atteignent des revenus équivalents au SMIC. Nous l’avons lu avec le plus grand intérêt, et nous regrettons qu’à peine publié, il ait été torpillé avant de passer aux oubliettes. Si nous saluons les efforts déployés pour venir en aide à la situation des auteurs et des artistes les plus fragilisés par la crise actuelle, nous pensons que ces efforts sont non seulement inadaptés mais notoirement insuffisants.


Le seul moyen de mettre un terme à cette division qui règne dans nos rangs et à ce lamentable gâchis, c'est que l'État cesse de déléguer la gestion des droits d'auteur à des organismes qui ne défendent pas toujours nos intérêts et qu'il offre enfin aux auteurs et aux artistes les mêmes droits qu'aux comédiens, aux musiciens, à tous les intermittents du spectacle. Il suffit de définir un seuil qui ouvrirait le droit non seulement à la retraite à la fin de la vie mais aussi au chômage à la fin du mois. Enfin les artistes et les auteurs redeviendraient disponibles, enfin leurs nuits seraient assez longues pour leur permettre de rêver et de nous faire rêver, de déranger, de questionner, de nous remuer. Enfin, la France aurait l'art et la littérature qu'elle mérite : des livres qui seraient meilleurs car les auteurs auraient le temps de les fignoler et des œuvres qui seraient plus belles car les artistes auraient le temps de les peaufiner. Ce serait cela, le monde d'après. Une utopie simple et réalisable : l'intermittence des arts et des lettres.


Pour mettre en place cette nouvelle intermittence, voici les mesures concrètes que nous recommandons :


1) Reconnaître la valeur du travail créatif par la mise au point de contrats qui prendraient en compte le temps de travail et incluraient les cotisations chômage : ce qui serait reconnaître qu’un contrat entraîne de fait une relation de dépendance avec un commanditaire. Un précédent créé par la Maison des Écrivains et de la littérature : lorsqu'elle fait intervenir un auteur en milieu scolaire, elle le rémunère en salaire, ce qui lui ouvre droit à une indemnité chômage à laquelle il ne pourra jamais prétendre dans la situation actuelle. Il suffit que tous les diffuseurs s'inspirent des pratiques de la Mél pour que l'intermittence devienne possible.
 
2) Définir un seuil annuel  à partir duquel les artistes-auteurs pourraient se voir ouvrir des droits à l’intermittence. Ce seuil pourrait être de 9000 € brut/an (tous revenus artistiques confondus) et concernerait environ 45 000 artistes-auteurs en France. Il faudrait également définir un plafond au-delà duquel on ne pourra plus prétendre à l'indemnisation chômage. Mais il faut voir que parmi ces 45 000 personnes, seule une minorité abandonnerait leur emploi salarié pour se consacrer uniquement à leur art, car il serait impossible de cumuler l'intermittence et un CDI. Donc les artistes-auteurs seraient libres de leur choix et ne choisiraient plus par défaut des métiers dits "alimentaires". Finalement, ce seraient environ 20 000 personnes qui seraient concernées – soit moins d’1/10e du nombre actuel d'intermittents.
 
3) Rassembler et réorienter les fonds consacrés à l’aide aux artistes-auteurs. Le fonds qu’il serait nécessaire de créer pour financer ce régime pourrait être abondé par une taxe perçue sur la vente des œuvres tombées dans le domaine public, 70 ans après la mort de leur auteur. Reprise ces dernières années par la SGDL, cette idée était déjà évoquée par Victor Hugo, qui y voyait le moyen que Corneille ou Racine finance les créateurs de son temps. À l’heure actuelle, les auteurs contemporains sont en concurrence avec les classiques sur les étals des librairies. Si une telle taxe était créée, la vente des classiques viendrait au contraire soutenir et stimuler la création contemporaine.


Monsieur le Président, Monsieur le Premier Ministre, Monsieur le Ministre, nous espérons que vous saurez proposer en 2020 un plan de relance exceptionnel pour affronter la crise que nous vivons. En 2021, il vous appartiendra de devenir les nouveaux Protecteurs des Arts et des Lettres et de graver vos noms vis-à-vis de ceux de Charlemagne, François Ier, André Malraux ou Jack Lang. Faute de quoi, l'Histoire vous retiendra malheureusement – après les renoncements de vos prédécesseurs – comme les fossoyeurs des Arts et des Lettres.

Premiers signataires : 

Emmanuel Ruben (écrivain et directeur associatif), Vincent Message (écrivain & enseignant-chercheur), Cloé Korman (écrivaine), Eric Pessan (écrivain), Patricia Cartereau (artiste plasticienne), Nicolas Mathieu (écrivain), Hélène Frappat (autrice & traductrice), Étienne Davodeau (auteur de bande dessinée), Emmanuel Lepage (auteur & illustrateur), François-Henri Désérable (écrivain), Olivier Guez (écrivain & journaliste), Alice Zeniter (écrivaine), Sylvain Prudhomme (écrivain), Olivier Liron  (écrivain et dramaturge), Jean-Noël Orengo (écrivain), Irina Teodorescu (écrivaine et plasticienne), Marie Bonnin (plasticienne), Julien d'Abrigeon (écrivain & enseignant), Kantuta Quiros  (curatrice et théoricienne de l'art), Emmanuelle Pagano  (écrivaine), Alexis Jenni (écrivain), Katrina Kalda (écrivaine & conservatrice des bibliothèques), Patrice Pluyette (écrivain), Erwan Larher (écrivain), Léa Bismuth (auteure et critique d'art), Mathieu Larnaudie (écrivain & éditeur), Hélène Gaudy (écrivaine), Amandine Dhée (autrice et comédienne), Yoann Barbereau (écrivain & traducteur), Velibor Colic (écrivain), Thierry Froger (écrivain & enseignant), Sapho Ebguy (artiste, interprète et écrivaine), Denis Michelis (écrivain et traducteur), Evelyne Noygues (traductrice), Gilles Collard (auteur & enseignant), Delphine Bretesché (artiste plasticienne poète), Tristan Trémeau (auteur), Laurence Vilaine(écrivaine), Guillaume Lebrun (photographe), Anne Gorouben (auteure & artiste plasticienne), Sandrine Cnudde (écrivaine & plasticienne), Julia Kerninon (écrivain et traductrice), Pierre Vinclair (poète), Pierre-Alexandre Rémy (artiste plasticien), Pascal Proust (artiste plasticien), Jean-Baptiste Maudet (écrivain et enseignant-chercheur), Dominique Sigaud (écrivain), Pascal Dessaint (écrivain & éditeur), Cathie Barreau (écrivaine), Guillaume Jan (écrivain), Antoine Germa (auteur et scénariste), Olivier Cadiot (écrivain et traducteur), Jérôme Leroy (écrivain), Laure Gauthier (autrice), Amandine Py (traductrice littéraire), Sylvain Coher (écrivain), Grégory Rateau (écrivain et chroniqueur radio), Grégory Nicolas (romancier), Jill Gasparina (auteure, critique d'art, enseignante), Nathalie Man (poétesse, écrivaine et street-artiste), Marie Cosnay(autrice), Laurence Biberfeld (écrivaine), Georgina Tacou (auteure), Zadig Hamroune (écrivain, traducteur, rédacteur), Séverine Weiss (traductrice), Hugo Henri (photographe), Marina Skalova (auteure & traductrice littéraire), Charles Robinson (auteur), Claude Colas (artiste plasticien), Emmanuelle Urien (autrice), Fabienne Yvert (écrivaine & plasticienne), Souad Labbize (autrice & traductrice littéraire), Olga Boldyreff (artiste), Karine Bonneval (artiste plasticienne), Zhu Hong (artiste plasticienne), Franck Gérard (photographe), Aliocha Imhoff (curateur), Richard Gaitet (écrivain & journaliste), Sonia Ristic (autrice), Zoé Balthus (autrice), Patrice Robin (écrivain), Paulina Mikol (autrice & chargée de cours), John Taylor (auteur-traducteur), Julien d’Abrigeon (auteur & enseignant), Hélèna Villovitch (auteure), Michel Tréhet (artiste photographe), Pierrick Naud (artiste plasticien), Yann Thoreau (artiste peintre), Christine Crozat (artiste plasticienne), Anne Collongues (écrivaine & photographe), Anne-Lise Broyer(photographe), Stéphanie Arc (auteure & journaliste), Natacha Nisic (artiste plasticienne), Valentine Goby (écrivaine), Denis Péan (auteur, compositeur & musicien), Victor Coutard (auteur & journaliste), Rebecca Wengrow (auteure), Evelyne Sagnes (responsable d'une association culturelle), Marie de Varney (écrivain & reporter), Sophie Garric (autrice, scénariste & réalisatrice), Philippe Georjon (bibliothécaire), Miléna Kartowski-Aïach (poète), Catherine Baldisserri (auteure et traductrice), Isa Marcelli (photographe auteur), Zoé Balthus (autrice), Laurine Roux (autrice), Jérôme Dejean (libraire), Céline Guillaume (correctrice), Lamia Berrada-Berca (autrice), Armelle de Sainte Marie (artiste), Béatrice Nicolas (artiste), Isabelle Tellier (directrice de centre d'art), Julien Nouveau (auteur), Benoît Artige (écrivain), Thierry Renaut (peintre & photographe), Olivier Pène (libraire), Paul-Henry Bizon (auteur), Sylvie Lobato (peintre & plasticienne), Thaddée (plasticienne), Lou Darsan (écrivaine), Nora Bussigny (auteur & journaliste), Aurélien Delsaux (écrivain), Lulu Land (romancière et poète), Chantal Ringuet (écrivaine & chercheuse), Amelie Guyot (auteur, vidéaste), Alina Dumitrescu (écrivaine), Samuel Loussouarn (auteur & traducteur), Rebecca Behar (poète), Marie Vindy (écrivaine), Martin Knosp (libraire), Marc Bergère (artiste-illustrateur), Isabelle Debuchy (journaliste), Nadine Laporte (écrivaine, maître de conférences), Sandra Lillo (poète), Robert Douëtte (écrivain, poète, ouvrier), Gwenaelle Rebillard (artiste plasticienne poète), Alain Marc (poète et écrivain), Georges Fernandes (auteur), Sébastien Joanniez (écrivain), Hakim Malik (libraire), Éloïse Lièvre (auteur), Salim Jay (écrivain), Mélanie Blondel (éditrice indépendante et chef d'entreprise), Rim Battal (poète, artiste), Renaud Le Goix (enseignant-chercheur), Guillaume Richez (blogueur littéraire, auteur), Sophie Launay (autrice), Philippe Lafitte (écrivain), Julie Moulin (autrice), Marie Simon (autrice), Michèle Pedinielli (autrice), Emmanuelle Garcia (directrice associative), Nada Ghosn (traductrice et rédactrice), Lo Schuh (fondateur de compagnie théâtrale), Joël Kerouanton (écrivain), Ludovic Bablon (auteur), Claudia Brutus (artiste peintre), Amélie Labourdette (artiste visuelle, photographe), Virginie Gautier (auteure), Timothée Demeillers (auteur), Albane Laquet (metteuse en scène), Guillaume Condello (poète, traducteur, enseignant), Thierry Cecille (enseignant & critique littéraire), Marc Jippé (écrivain), Clothilde Lasserre (artiste peintre), Maud Thiria Vinçon (poète), François Médeline (romancier & scénariste), Nicolas Houguet (auteur), Nicolas Auzanneau (traducteur), Samuel Buckman (artiste plasticien), Dominique Panchèvre (responsable culturel), Stanislas Mahé (auteur), Karine Cnudde (bibliothécaire), Mathilde Roux (artiste plasticienne), Daniel Damart (éditeur), Juliette Mézenc (auteure), Marion Bonansea (enseignante-chercheuse), Jessie Magana (autrice), Juliette Agnel (photographe), Carolyn Wittendal (artiste auteur plasticienne), Guylaine Monnier (autrice, enseignante), Maxime Berrée (traducteur), Elitza Gueorguieva (écrivaine, cinéaste, performeuse), Carine d'Inca (directrice artistique), Olive Martin (artiste plasticienne), Patrick Bernier (artiste plasticien), Françoise Valéry (auteure), Nathalie Dubois (artiste plasticienne) Isabelle Duperray (artiste peintre), Christine Delbecq (artiste plasticienne), Janice Wi (artiste plasticienne), Gisèle Bonin (artiste plasticienne), Caroline Rosse (artiste plasticienne), Marika Bürhmann (artiste), Florence Thinard (autrice jeunesse), Joel Bastard (poète, écrivain), Marie Van Moere (autrice), Emmanuelle Pireyre (écrivaine), Marianne Alphant (écrivaine), Christophe Manon (poète, écrivain), Marie Bismut (médecin), Christophe Delavault (curateur)


 
Liste complète des signataires : http://www.emmanuelruben.com/archives/2020/05/29/38331037.html