Le Nobel de la dignité pour l’Aquarius

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Nous joignons nos voix inaudibles à celles de la « communauté internationale » pour rendre hommage au médecin gynécologue, Denis Mukwege qui « répare les femmes». En plus du prix Sakharov que l’Union européenne (UE) lui a décerné en 2014, il vient d’être gratifié du prix Nobel de la paix 2018 en même temps que Nadia Murad pour leurs efforts en vue de mettre fin à l’utilisation de la violence sexuelle comme arme de guerre.

Comment des violences sexuelles de l’ampleur et de la gravité de celles prises en charge par ce lauréat africain du prix Nobel de la paix peuvent être perpétrées contre les femmes dans le pays où la mission onusienne, la plus ancienne et la plus importante, est stationnée?

Combien faudra-t-il de médecins gynécologues de l’envergure de Denis Mukwege pour mettre un terme à ces atrocités dont la convoitise des immenses richesses de la République Démocratique du Congo (RDC) est la première et la véritable cause ? Partagée par l’association Congo-Actif lors du Forum Social Mondial (FSM) de Dakar en 2011, l’image du corps ensanglanté d’une femme couchée sur un téléphone portable est suffisamment parlante.

Comment ne pas penser à ces hommes et ces femmes qui en Méditerranée et sur le sol européen sont harcelé-e-s et criminalisé-e-s alors qu’ils/elles tendent, comme Denis Mukwege, une main fraternelle à des humains en danger de mort ?

Nous joignons également nos voix inaudibles à celles des frères et sœurs en humanité qui, en France, plaident afin que l’Aquarius ait droit à un pavillon français. L’ancienne puissance coloniale qui n’a pas pris sa part de quota dans l’accueil des migrant-e-s a une part considérable de responsabilité dans la déstabilisation de l’Afrique, comme l’atteste le chaos libyen.

Comme un avertissement à l’UE, la « crise sécuritaire » et la « crise migratoire » ont éclaté en 2015, coïncidant avec « l’année européenne du développement » et la fin de la décennie des objectifs de développement du millénaire (OMD). Mais l’UE et l’ONU font également l’impasse sur les relations de cause à effet entre ces « crises » et la violence des politiques néolibérales qu’elles imposent aux pays et aux régions du monde  prétendument aidés.

Ce sont des électeurs/trices européen-ne-s apeuré(e)s parce que désinformé(e)s sur l’Afrique que leurs pays auraient aidée en vain qui demandent aux partis politiques de les protéger par des lois migratoires, toujours plus fermes et tant pis si elles sont assassines.

Les dix-sept mille mort(e)s ou disparu(e)s en Méditerranée, depuis le naufrage du 03 octobre 2013 qui a coûté la vie à 366 personnes au large de Lampedusa, en Italie, sont des victimes de la « mondialisation heureuse » dont il n’est toujours pas permis de douter sous nos cieux. Pour notre malheur, l’Union africaine (UA) et ses États membres veulent croire à une Afrique prospère, concurrentielle et conquérante dans le cadre de ce système en raison d’une croissance économique soutenue de l’ordre de 5% depuis près de deux décennies.

Inhumain et meurtrier est l’arsenal de guerre déployé par leur « partenaire » européen contre les victimes de cette croissance sans un développement conforme à la demande d’humanité et de dignité des peuples concernés.

« C’est notre devoir et notre honneur d’accueillir les réfugiés », avait déclaré Emmanuel Macron aux côtés d’Angela Merkel en juin 2016. Intenable est devenue cette posture politique parce que les extrêmes droites anti-migration sont vent debout.

Il est grand temps pour les peuples d’Afrique de donner de la voix et pour l’UA et l’UE d’écouter. S’il en avait été ainsi avant, pendant et après le Sommet de la Valette (Malte), les navires humanitaires de sauvetage des migrant-e-s en Méditerranée n’auraient peut-être tant à faire. L’Aquarius, le plus emblématique de ces navires, est aussi un acteur majeur dans le dévoilement de la violence de l’ordre du monde ainsi qu’un argument de taille dans la renégociation des relations euro-africaines. Alors qu’il a sauvé 30 000 vies en mer de 2016 à 2018 et qu'il était le dernier sur la scène de crime qu'est devenue la Méditerranée centrale,  l’Aquarius a dû rentrer au port et risque de perdre son pavillon panaméen.

Hommage à SOS Méditerranée qui l’a affrété et à tous ceux et toutes celles qui, en mer comme sur terre, jugent inacceptable la mort de tant et tant de désespéré(e)s. Ils mériteraient le Nobel de la dignité.

 Hommage au gouvernement social-démocrate espagnol de Pedro Sanchez qui, le 01 juin 2018, a mis un terme à l’errance de l’Aquarius et sauvé 641 vies, en lui ouvrant le port de Valence.

Contrairement aux victimes du terrorisme, il ne nous est pas demandé de nous mobiliser ni d’aller voter en ayant à l’esprit le sort des martyrs de la criminalisation de l’émigration en Europe.

Parce qu’il n’y a pas de différence entre les violences sexuelles perpétrées en République Démocratique du Congo et celles infligées aux exilé-e-s nous ne voulons plus que l’agenda sécuritaire, tel que conçu et orchestré par les fauteurs de guerres en Libye et bâtisseurs de murs entre les peuples prime sur la question migratoire. Il s’agit, dans un cas comme dans l’autre, de vies brisées du fait du même modèle de développement néolibéral qui n’a pas vocation à développer nos pays.

Si les pertes interminables en vies humaines en Méditerranée, en Libye et dans le désert du Sahara n’honorent pas l’UE, elles n’honorent pas davantage l’UA. Ravageuses sont leurs conséquences psychologiques sur notre estime de nous-mêmes et sur les regards portés sur le continent.

S’il n’y a pas de solidarité entre les États membres de l’UE, il n’y en a pas davantage entre ceux de l’UA.

Déstabilisatrice des pays d’origine, de transit et/ou de cantonnement des migrant-e-s jetables est l’externalisation des frontières de l’Europe sur la base de la sous-traitance de la violence institutionnelle, policière et militaire. L’Observatoire africain pour la migration et le développement (OAMD) que l’UA vient de créer à l’issue de son 31ème sommet n’est pas à la hauteur du défi qui n’est pas seulement migratoire. Il est politique et moral.

Non ! Il n’y a pas de migrant(e)s « économiques » à traquer et à reconduire de gré ou de force dans leurs pays d’origine à partir du moment où l’ordre cynique du monde autorise les guerres pour le pétrole, les minerais et autres ressources stratégiques indispensables à la relance économique des pays industrialisés en perte de compétitivité.

Non ! Les humanitaires ne font pas le jeu des passeurs. Ces derniers ont émergé et prospèrent du fait de l’obstruction des voies migratoires légales pour les Africain-e-s pendant que les marchandises dont des déchets inondent le continent asphyxiant les économies locales. Il faut, certes, combattre les trafiquants d’êtres humains, mais il y a mieux : s’attaquer à la lame de fond de la mondialisation capitaliste qui déracine les peuples, détruit les sociétés, les cultures et les écosystèmes.

Le déni de démocratie qui caractérise les relations euro-africaines impose aux sociétés civiles le devoir de vigilance quant aux initiatives dites de développement qui sont envisagées ou déjà lancées en guise de solutions aux flux migratoires et au djihadisme.

La négociation en 2019 et 2020 des Accords de libre-échange pour une quinzaine d’années (2035) n’est pas de bonne augure pour le continent. Il ne faut cesser d'expliquer que l’UE met en ce moment la pression sur les États africains afin qu’ils signent des Accords de partenariat économique (APE) qui ont toutes les chances d’aggraver la situation du continent.

Nous pourrons vivre en paix et l’émigration meurtrière ne serait plus qu’un mauvais souvenir si, en Afrique, au-delà du choix des personnes qui nous gouvernent localement, le droit de convenir avec eux des politiques de développement économique de nos pays était reconnu aux peuples souverains.

A l’image du cercle du silence que nous avons formé à Bamako et à Dakar lors des forums sociaux en hommage aux morts et aux disparus, formons autour de l’Aquarius et de toutes les initiatives respectueuses de la vie humaine le cercle de l’espérance.

Les élections européennes sont une occasion historique de bâtir cette alliance stratégique entre les sociétés civiles, compte tenu des similitudes des situations. « Nous avons, face au Capital, le même destin. Nous devons tisser une solidarité de combats entre peuples du Nord et du Sud, entre femmes et hommes, entre jeunes et vieux, entre Humains», souligne Issa N’Diaye.

 

Signataires : Aminata D. Traoré (Essayiste), Issa N’Diaye (Philosophe), Cheick Oumar Sissoko (Cinéaste), Nathalie M'Dela-Mounier (Écrivain), Mahamadou Karamoko Bamba (Penseur africain/Trésor vivant) Richard Toé (Consultant en communication), Ismaël Diabaté (Artiste-peintre), Adama Samassekou (Linguiste), Mamadou D. Traoré (Enseignant à la retraite), Mandé Alpha Diarra (Écrivain), Boubacar Boris Diop (Écrivain), Hamidou Magassa (Écrivain), Diadié Yacouba Dagnoko (Enseignant à la retraite), Demba Moussa Dembélé (Économiste), Awa Meité (Artiste), Broulaye Bagayoko (Économiste), Abdoulaye Sangaré (Avocat), Gaoussou Diallo (Enseignant), Moussa Diawara, Amadou Traoré (Journaliste), Omar Sylla (Enseignant/Éditeur), Mamadou Goïta (Économiste), Brema Ely Dicko (Sociologue), Sidiki Kouyaté (Journaliste), Naffet Keita (Anthropologue), Massa Coulibaly (Artiste/Comédien), Tiecoura Traoré, Cheick Tidiane Haïdara (Enseignant/chercheur), Moriba Diallo (Employé de banque).

 

 

 

 

 



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