Il est surprenant de constater à quel point la presse «libre» de l'Union européenne, notamment dans des pays comme l'Allemagne et l'Espagne, est sélective dans ses reportages ou silencieuse sur certaines questions. Comme indiqué précédemment, le ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, Sergei Viktorovich Lavrov, en présence du Haut Représentant de l'Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell i Fontelles, avait souligné lors d'une conférence de presse le 5 février 2021, que l'Union européenne est silencieuse sur la détention illégale de prisonniers politiques de Catalogne dans des prisons espagnoles, se référant à juste titre aux décisions finales des tribunaux d'État en Belgique et en Allemagne ainsi qu'au Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire (Nations unies — Droits de l'homme — Bureau du Haut-Commissaire : Avis adoptés par le Groupe de travail sur la détention arbitraire lors de sa 84e session).
Comme on le sait, à la suite de cet incident et sous la pression du Conseil de l'Europe, le gouvernement espagnol a dû libérer provisoirement neuf prisonniers politiques.
Le gouvernement polonais invoque un précédent en Espagne à l'appui de son point de vue juridique selon lequel le droit national peut primer sur le droit européen. Contrairement à une décision contraire de la Cour européenne de justice, l'Espagne a maintenu en prison le Dr. Oriol Junqueras, député européen catalan élu, et l'a empêché d'exercer son mandat de député européen et de représenter ses électeurs au niveau européen. Le fait que, malgré son élection, il n'ait pu prendre part aux délibérations ou aux votes du Parlement européen devrait, dans un État de droit, rendre nulles et non avenues toutes les décisions prises sans sa participation. Mais l'Union européenne est restée silencieuse et a accepté l'emprisonnement par l'Espagne d'un membre du Parlement européen, au mépris flagrant de la Cour de justice des Communautés européennes et du droit européen, en invoquant la primauté du droit national. De quel droit refuser à la Pologne ce qui a été permis et donc approuvé dans le cas de l'Espagne ? Il est maintenant amèrement vengé que l'Union européenne ait détourné le regard dans le cas du conflit entre l'Espagne et la Catalogne et toléré tacitement les violations des droits de l'homme les plus massives en Europe occidentale depuis des décennies, dont l'État espagnol est responsable. Ceux qui, à l'instar de la Commission européenne, reprochent à la Pologne ce qu'elle permet à l'Espagne de faire doivent accepter l'accusation de double standard hypocrite. Tant que l'Union européenne ne prend pas de mesures contre les violations des droits de l'homme et les infractions au droit en Espagne, elle n'a aucun droit moral d'engager des sanctions contre la Pologne qui, comme l'Espagne, revendique désormais la primauté du droit constitutionnel national sur le droit européen.
Plusieurs fois déjà, dans le cadre de l'actualité de cette pétition, il a été fait référence à un livre important de l'ancien rapporteur spécial des Nations unies, le professeur Alfred de Zayas : Building a Just World Order, Atlanta : Clarity Press, 2021. Dans cette importante publication, le juriste de renommée internationale en droit international et ancien haut fonctionnaire des Nations unies aborde également les violations des droits de l'homme par l'Espagne et le mouvement indépendantiste catalan (pp. 123-125 et 154-172). Son verdict sur l'Espagne et le silence de l'Union européenne est cinglant :
«Cela signifie qu'il y a des prisonniers politiques et des exilés politiques en Europe, en violation de l'article 2 du traité de Lisbonne de l'Union européenne. Une telle suppression éhontée de l'exercice de la liberté d'expression est contraire à la Constitution espagnole, en particulier aux articles 10(2) et 96, qui intègrent dans l'ordre juridique espagnol les obligations découlant des traités relatifs aux droits de l'homme, notamment le droit à l'autodétermination des peuples, le droit à la liberté d'expression et le droit de réunion et d'association pacifiques.» (de Zayas 2021 : 123).
Et Alfred de Zayas montre également une voie que le mouvement indépendantiste catalan peut emprunter de manière pacifique pour parvenir à l'indépendance de la République catalane :
«L'acceptation par la communauté internationale du fait que le refus de l'État espagnol de participer, de toute urgence, de bonne foi et avec une volonté de compromis, à un processus de dialogue bilatéral devrait, dans la situation actuelle, ouvrir la possibilité au peuple catalan de privilégier des voies alternatives pour l'exercice pacifique et démocratique de son droit légitime à l'autodétermination, en particulier la tenue d'un référendum d'autodétermination contraignant sous la supervision directe de la communauté internationale. À cet égard, on peut se référer au référendum organisé et contrôlé par les Nations unies qui s'est tenu en 1999 au Timor-Oriental, contre la volonté mais finalement avec le consentement de la puissance occupante, l'Indonésie, qui a réalisé qu'elle ne pouvait plus l'empêcher.» (de Zayas 2021 : 169).
Les fonctionnaires et les hommes politiques européens qui gardent le silence sur les violations des droits de l'homme et les atteintes aux droits de l'homme commises par l'Espagne n'ont manifestement rien appris de l'histoire de la persécution des minorités sous le nazisme et le franquisme. Il est facile de prétendre dans les discours du dimanche que l'on aurait agi différemment à l'époque, mais dans l'ici et maintenant du 21ème siècle, tolérer silencieusement l'oppression d'un peuple et la persécution politique de ses représentants au milieu de l'Europe ou même, comme dans le cas du Parlement européen, la soutenir activement. Il ne faut pas être prophète pour prédire que cette Union européenne n'aura pas d'avenir si elle ne se souvient pas de ses valeurs fondamentales, l'État de droit et la démocratie, et si elle met enfin un terme aux actions de l'État espagnol qui sont contraires aux droits de l'homme !