
Lettre au premier ministre (à partager)
Cher M. Legault, je suis enseignant de deuxième année dans une école primaire de Laval et j’aimerais vous faire part de la RÉALITÉ des enseignants, des enseignantes et de tous les travailleurs en milieu scolaire au primaire. Je ne sais pas si cette lettre se rendra jusqu’à vous. Je le souhaite fortement.
Aujourd’hui, nous sommes sous le choc et consternés par l’annonce de la ré-ouverture des écoles primaires au Québec. Tout d’abord, sachez que nous ne sommes pas contre une ré-ouverture éventuelle des écoles dans des conditions sécuritaires. Nous sommes prêts et prêtes à travailler, et ce de notre mieux. Sachez aussi que nous ne nous tournons pas les pouces depuis le mois de mars. Nous sommes en contact constant avec nos élèves et leurs parents. Nous envoyons et créons des activités pédagogiques à toutes les semaines. Nous assurons un support pédagogique et émotif. Nous ne sommes pas en vacances.
Ensuite, permettez-moi de vous dire que votre plan de ré-ouverture des écoles primaires n’a de toute évidence pas été conçu en consultation avec les syndicats des enseignants ni avec aucun enseignant d’ailleurs. Je ne parle pas ici de consulter des politiciens qui ont travaillé en salle de classe il y a 20 ans, mais bien de professionnels qui ont de l’expérience récente sur le terrain. Si vous aviez consulté des enseignants et enseignantes, des éducateurs et éducatrices spécialisés, des directions, des psychologues en milieu scolaire, des travailleuses et travailleurs sociaux en milieu scolaire, des accompagnateurs ainsi que tout autre professionnel du milieu scolaire primaire: la majorité vous aurait fait remarquer que votre plan de ré-ouverture ne tient pas la route.
Qu’est-ce qui ne fonctionne pas avec ce plan de retour en classe? La liste est trop longue pour l’énumérer en entier mais voici quelques exemples:
-Distanciation sociale? Si vous croyez vraiment que c’est une possibilité dans une école primaire, c’est que ça fait longtemps que vous n’en avez pas visitée une. Oui, nos élèves sont tout à fait capables de comprendre la distance de deux mètres. Par contre, ça reste des enfants. DES ENFANTS. C’est un réflexe pour eux que de toucher les autres. Même s’ils y mettent toute leur volonté, ils vont finir par briser cette distance.
-15 élèves par classe? Avez-vous vu la taille des classes au Québec récemment? Comment peut-on sérieusement envisager avec 15 élèves dans une classe au primaire de garder une distance sécuritaire de deux mètres? Impossible.
-Mesures d’hygiène adéquates? Nous n’avons aucun doute que le personnel d’entretien des établissements scolaires vont faire tout ce qui est humainement possible pour continuer à aseptiser nos écoles. Ils sont essentiels dans notre milieu et ils sont souvent oubliés. Peut-on réellement leur demander d’en faire plus ? De plus, c’est bien beau de demander aux élèves et au personnel de se laver les mains fréquemment mais ce n’est PAS suffisant! Un enfant de 6 ans, monsieur le premier ministre, ça morve, ça se décrotte parfois le nez, ça tousse....bref ça apprend encore à cet âge les bases de l’hygiène corporelle. Ça fait partie du développement de l’enfant.
-La ré-ouverture des écoles primaires est principalement pour les élèves à besoins particuliers ? Je vais parler en mon nom ici mais je suis certain que mes collègues se reconnaîtront. Je suis effectivement très inquiet pour mes petits cocos qui sont en difficulté. Ils ont des besoins spécifiques et ceux-ci doivent être pris en considération. Par contre, beaucoup de ces besoins nécessitent une proximité physique. Un ou une élève à besoins particuliers a besoin qu’on l’aide à mieux tenir son crayon, d’une main sur l’épaule pour le ou la rassurer, qu’on s’agenouille à ses côtés pour le ou la soutenir dans son activité ou encore de la proximité de son accompagnatrice ou de sa TES.
Bref, voici quelques exemples de notre réalité. Ce que j’aimerais que vous reteniez de cette lettre, c’est que nous sommes inquiets et consternés. Consternés de servir de cobayes afin de tester une éventuelle reprise de la société. Consternés de servir de cobayes pour la reprise des activités financières de notre économie. Consternés que la sécurité de nos petits, de leurs parents et de leurs grands-parents semble si peu importante. Consternés de ne pas avoir été consultés.
J’espère que cette lettre se rendra jusqu’à vous et que nous, professionnels en milieu scolaire, serons entendus.
Sincèrement,
Gabriel Lanno
Enseignant au primaire