Nous avons cité trois exemples de définitions du "suffrage universel". Celle du Petit Larousse, celle de Wikipédia et pour finir, celle du Petit Robert.
Le Petit Larousse en couleurs : « Le suffrage universel consiste dans la reconnaissance du droit de vote à l'ensemble des citoyens. Il est défini par opposition aux suffrages restreints (particulièrement le suffrage censitaire et le suffrage capacitaire) qui réservent le droit de vote à certains citoyens. »
Wikipédia : « Suffrage universel : système dans lequel le corps électoral est constitué par tous les citoyens qui ont la capacité politique. »
Le Petit Robert : « Suffrage universel, dans lequel l'électorat n'est pas restreint par des conditions de fortune, de capacité, d'hérédité, mais qui peut cependant comporter des exclusions d'âge, de sexe, d'indignité. »
Nous avons fait quelques remarques au sujet de chacune de ces définitions. Celle du Petit Larousse ne dit pas ce qu’est un citoyen, celle de Wikipédia ne définit pas la capacité politique, celle du Petit Robert n’explique pas pourquoi une condition restrictive du droit de suffrage n’interdit pas que ce suffrage soit qualifié de suffrage universel alors que d’autres l’empêchent.
Outre ces critiques particulières à chacune des définitions considérées individuellement, nous pouvons faire une observation commune aux trois définitions du "suffrage universel", et même, peut-être, à toutes les définitions du "suffrage universel" qui ont été proposées jusque là par les doctes et les sachants. Toutes prennent les termes "suffrage universel" pied de la lettre. Aucune n’imagine que le "suffrage universel" pourrait être autre chose qu’un suffrage. En conséquence, les sachants et les doctes suffrage’efforcent de définir une forme de suffrage particulière, une forme de suffrage qui se distingue des autres formes de suffrage par certaines caractéristiques, par exemple (Petit- Larousse), « l’opposition au suffrage restreint. »
Or, ce qu’il faut définir, ce n’est pas un SUFFRAGE, mais un DROIT de suffrage. Ce n’est pas le suffrage en lui-même qui est universel, c’est le DROIT de suffrage. Revendiquer le suffrage universel, c’est revendiquer le DROIT DE SUFFRAGE universel, non le suffrage lui-même.C’est certainement là l’une des raisons (il y en a d’autres) pour laquelle toutes les définitions du suffrage universel proposées par les doctes sont boiteuses.
Il ne faut pas confondre droit de participer à un suffrage, et participation effective à ce suffrage. En 1792, le droit de participer aux élections des membres de la Convention a été largement ouvert. Il a eu lieu sans condition de cens. Le suffrage a donc été, pour parler comme un historien, « universel » :
« La Convention fut élue selon le système prévu par la constitution de 1791, à cette différence toutefois que la distinction entre citoyens actifs et passifs [nota bene] fut abolie : le suffrage universel fut universel. »
Bien que le droit de participer aux élections des membres de la Convention ait été largement ouvert, la participation a été très faible : autour de 10 % de ceux qui avaient la possibilité de le faire.
« Cependant un dixième à peine des électeurs prit part au vote. Ils étaient pour la plupart effrayés soit par l’arrivée prochaine de l’ennemi et les perspectives de réaction qui se dessinaient, soit par la terreur qui avait suivi le JOUNRNéE [nota bene] du 10 août, et surtout la prise de Verdun par les Prussiens. » God69.
Diriez-vous qu’un suffrage est universel lorsque 10 % seulement de ceux qui ont le droit de vote participent au scrutin ?
Les termes "suffrage universel" ne se rapportent pas à un objet, mais à une expression, c’est-à-dire à l’utilisation de mots convenus pour dire autre chose que ce que la lettre des mots dit (Exemple : « Il s’est fait rouler dans la farine »). "Suffrage universel" est une expression qui signifie « droit de suffrage universel ». Si,donc, un objet peut être définit, ce n’est pas le suffrage lui-même, mais le droit de suffrage.
La définition proposée par le Petit Larousse selon laquelle le suffrage universel consiste dans la reconnaissance du droit de vote à l'ensemble des citoyens additionne par conséquent des carottes et des navets, pour employer une expression familière (elle renferme un « type mismatch »). Un suffrage n’est pas une reconnaissance. Une reconnaissance n’est pas un suffrage. Il est incorrect par conséquent de définir un suffrage comme une reconnaissance.
« La RECONNAISSANCE du DROIT DE suffrage universel consiste dans la reconnaissance du droit de vote à l'ensemble des citoyens. »
Cette rédaction ne dit pas ce que nous devons comprendre par « citoyen » mais elle a du moins le mérite de ne pas additionner des carottes et des navets.
