
Jean-Luc Mélenchon était candidat aux dernières élections présidentielles, celles de 2022. À cette occasion, il a présenté un programme, « L’Avenir en commun » qui ne comptait pas moins de 694 mesures (excusez du peu) qu’il adopterait sans délai s’il était élu. Les principales de ces mesures étaient : porter immédiatement le SMIC à 1500 euros net, bloquer les prix des produits de première nécessité (nourriture, énergie, carburant), restaurer la retraite à 60 ans à taux plein avec 40 annuités de cotisation, augmenter les pensions de retraite à 1500 euros par mois minimum, pas de retraire en dessous de 1063 euros, garantir une cantine bio et gratuite pour les enfants, sortir de l’élevage intensif et des pesticides, soins remboursés à 100 % par la Sécurité Sociale, 1063 euros garantis pour tous les jeunes dès 18 ans, recruter et revalorisant 100 000 soignants, dédier 1 % du PIB à la culture, reconstruire l’école laïque gratuite et obligatoire, créer au moins un million d’emploi grâce à la bifurcation écologique, un milliard d’euros pour lutter contre les violences masculines faites aux femmes, investir massivement dans les énergies renouvelables, rendre progressif l’impôt sur les sociétés pour favoriser les TPE-PME, requalifier les travailleurs des plateformes numériques en en contrat de travail salarié, une 6ᵉ République avec des droits nouveaux (RIC, révocation des élus, droit de mourir dans la dignité), refonder entièrement la police et restaurer la police de proximité.
Toutes ces mesures étaient assurément alléchantes. Qui ne souhaiterait qu’elles soient adoptées ? Mais que proposait le programme « L’Avenir en commun » au sujet des privilèges des anciens présidents de la République ?
Les privilèges des anciens présidents de la République datent des années Mitterrand. C’est en effet depuis les septennats de François Mitterrand que les anciens présidents de la République bénéficient de privilèges non imposables qui coûtent très cher à la population laborieuse, c’est-à-dire à nous : un appartement de fonction meublé avec deux employés de maison, une protection rapprochée de deux policiers, une voiture de fonction avec deux chauffeurs et sept collaborateurs permanents.
Un appartement de fonction ? Mais de quelles fonctions parle-t-on ? Il existerait donc, si je comprends bien, des fonctions d’ancien président de la République ? Mais en quoi consistent-elles, au juste, ces « fonctions » d’ancien président de la République ?
Jusqu’au décès de Jacques Chirac en 2019, quatre anciens présidents de la République bénéficiaient de ces privilèges : Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et, pour finir, François Hollande. L’État rackettait 2 860 000 euros par an pour financer les privilèges de Valéry Giscard d’Estaing et 1 730 000 euros par an seulement, si l’on peut dire, pour financer ceux de Jacques Chirac.
Depuis le décès de Valéry Giscard d’Estaing en 2020, les anciens présidents de la République ne sont plus que deux : Nicolas Sarkozy et François Hollande. Bon débarras. Cela nous fait des économies. Mais ce qui compte, ce n’est pas simplement le montant de la note que les parvenus imposent à la population laborieuse pour vivre dans un confort insolent. C’est aussi son principe. Ce principe n’est rien d’autre que la restauration des privilèges. Il n’est rien d’autre que le retour à l’Ancien régime.
Sans doute, la restauration des privilèges remonte bien plus loin que les années Mitterrand. Bonaparte, en proclamant l’Empire, a créé une noblesse impériale, la noblesse d’Empire. Mitterrand n’a donc fait qu’ajouter des privilèges nouveaux aux privilèges qui existaient déjà avant qu’il n’accède au tiroir caisse.
Jean-Luc Mélenchon nous a assurés qu’un « autre monde » était possible, pour ne pas dire certain, pour peu que nous fassions de lui notre chef. Un autre monde cela veut dire, si je comprends bien, un monde meilleur, plus juste, plus égalitaire. Or, il se trouve qu’aucune des 694 mesures (excusez du peu) du programme « L’Avenir en commun » ne porte sur les privilèges des anciens présidents de la République. Qu’est-ce que cela veut dire ? Quelle analyse Jean-Luc Mélenchon fait-il de ces privilèges, sans même parler des autres privilèges (députés, sénateurs, anciens premiers ministres, haute fonction publique) ? Devons-nous comprendre qu’il n’y voit rien d’anormal ? Que, dans la mesure où il n’en souffle mot, il ne les aurait pas supprimés s’il avait été élu pour en jouir personnellement une fois devenu un ancien président de la République comme Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron ? Quelle est, aujourd’hui, alors que les élections présidentielles sont derrière nous, la position de Jean-Luc Mélenchon sur cette question ? Voilà les questions que je pose, que je vous pose.
Je ne demande nullement l’abolition des privilèges des anciens présidents de la République. Ce serait plus que naïf, ce serait contre-productif. Ce serait semer des illusions. Ce serait faire croire que la vie politique peut être moralisée. Ce serait faire croire que le système est amendable. Autant demander que le soleil tourne autour de la terre. Ce ne serait pas moins réaliste. Si j’aborde la question des privilèges des anciens présidents de la République, ce n’est pas pour elle-même. Mes questions ne portent pas sur ces privilèges. Elles portent sur la démagogie électorale.
Ceux qui souffrent ont besoin d’espoir. Il leur est insupportable d’imaginer que la situation actuelle pourrait se perpétuer indéfiniment. Ils ne peuvent accepter que leur rêve d’un monde meilleur se brise. C’est pourquoi, lorsqu’on met le doigt sur le fait que, dans « L’Avenir en commun » que Jean-Luc Mélenchon proposait lors des présidentielles, les anciens présidents de la République, parmi lesquels Jean-Luc Mélenchon lui-même, pourraient continuer à bénéficier de privilèges odieux, ils « désamorcent ».
Désamorcer, au sens propre, c’est retirer l’amorce d’une charge explosive comme un obus ou une mine. Après le désamorçage, la charge explosive est toujours présente, mais elle est devenue inoffensive parce qu’elle ne peut plus exploser.
Quand il est impossible de réfuter une opinion, une démonstration, il faut se rabattre sur un autre procédé, le désamorçage. Au sens figuré, cette fois. Si je demande : « Si Jean-Luc Mélenchon jugeait choquants les privilèges des anciens présidents de la République, qu’est-ce que cela lui aurait coûté, au point où il en était, d’ajouter une 695ᵉ proposition à son programme ? », celui à qui cette question déplaît pourrait me répondre : « S’il n’y avait que ce problème, ce serait bien. »
Faire cette réponse, ce n’est pas contester que les privilèges des anciens présidents de la République sont iniques et odieux — cette option serait coûteuse —, c’est désamorcer la question. Désamorcer, c’est changer de sujet, c’est botter en touche, c’est diluer la question dans mille autres questions. S’il y a bien d’autres problèmes que les privilèges des anciens présidents de la République, cette question n’est qu’une question parmi d’autres. Elle ne sort pas du rang. Elle reste posée, mais elle a perdu sa force explosive. Bien joué.