Les transformations des relations économiques et l’emprise exercée par les sociétés multinationales ont donné aux détenteurs du pouvoir économique une puissance considérable. Ce pouvoir est d’autant plus efficace qu’il reste largement secret, abrité par la façade des institutions politiques et juridiques. Le progrès des études scientifiques a d’autre part donné des moyens d’action presque illimités à la propagande secrétée par les mass médias. La télévision et les techniques sophistiquées de publicité permettent la diffusion de valeurs qui ne se présentent pas comme telles et n’en possèdent qu’une plus redoutable force d’imprégnation. Du même coup, et par surinformation, ces média accroissent la passivité de ceux auxquels ils s’adressent, émoussent la capacité de choix et de réflexion. Par ailleurs, la politique est plus que jamais un métier : on parle couramment de la « classe politique ». Enfin, la bureaucratie, dont le développement est tel qu’il tend à soumettre de plus en plus l’exercice du pouvoir politique aux technocrates. La Ve république en apporte des preuves plus que satisfaisantes. Face à ces forces redoutables, que peut bien représenter le bulletin de vote du citoyen des États modernes ? Il faut bien constater que les forces dont je veux parler ont surtout développé dans le public l’ignorance politique et la passivité. Le seul fait qu’il puisse exister des « face-à-face » télévisés entre hommes politiques le prouve bien. C’est du mauvais théâtre, mais pas de la politique. Ces divertissements valent les jeux que l’oligarchie offrait à la plèbe, mais ils n’ont rien à voir avec la politique. Norbert Rouland, Rome démocratie impossible, Actes Sud, p189.