
Existe-t-il une autorité intellectuelle dans les sociétés «avancées» telles que la nôtre ? Non, bien sûr, d'après les manuels scolaires d'histoire.
« Sous l'Ancien régime, la plupart des hommes acceptaient comme allant de soi certaines affirmations : les sujets doivent professer la même religion que leur souverain ; le prince doit être le maître absolu et les sujets n'ont aucun droit ; la société doit être fondée sur l’inégalité ; le gouvernement doit diriger l'activité économique ; la censure doit interdire certains ouvrages».
Ce que ce paragraphe suggère, c'est que la situation qui prévalait sous l'Ancien régime a pris fin avec la révolution française de 1789 (notez le verbe à l’imparfait : les sujets «acceptaient...»). Depuis la révolution, les Français pensent par eux-mêmes. Nous n'acceptons plus aucune affirmation sans l'avoir examinée et jugée raisonnable.
L'écrivain politique Tocqueville n'est pas de cet avis. Pour lui, la révolution de 1789 n'a rien changé au fait que, de nos jours encore, la plupart des hommes acceptent certaines affirmations comme allant de soi.
« Les croyances dogmatiques sont plus ou moins nombreuses suivant les temps. Elles naissent de différentes manières et peuvent changer de forme et d'objet ; mais on ne saurait faire qu'il n'y ait pas de croyances dogmatiques, c'est-à-dire d'opinion que les hommes reçoivent de confiance et sans les discuter.
«Il faut donc toujours, quoi qu'il arrive, que l'autorité se rencontre quelque part dans le monde intellectuel et moral. Sa place est variable, mais elle a nécessairement une place. L'indépendance individuelle peut être plus ou moins grande ; elle ne saurait être sans bornes. Ainsi la question n'est pas de savoir s'il existe une autorité intellectuelle dans les siècles démocratiques, mais seulement où en est le dépôt et quelle en sera la mesure.» Tocqueville, De la démocratie en Amérique. Tome 2, Chapitre II.
Si, selon Tocqueville, il existe nécessairement une autorité intellectuelle dans toute société, c'est parce que l'autorité intellectuelle est indispensable à la société, quelle que soit cette société. Elle lui est indispensable parce qu'elle est la condition même de sa stabilité. Elle est, en quelque sorte, ce que l'oxygène est à un être humain. Sans oxygène, l'être humain ne peut pas vivre.
«Si chacun entreprenait lui-même de former toutes ses opinions et de poursuivre isolément la vérité dans des chemins frayés par lui seul, il n'est pas probable qu'un grand nombre d'hommes dût jamais se réunir dans aucune croyance commune.
« Or, il est facile de voir qu'il n'y a pas de société qui puisse prospérer sans croyances semblables, ou plutôt il n'y en a point qui subsiste ainsi ; car, sans idées communes, il n'y a pas d'action commune, et, sans action commune, il existe encore des hommes, mais non un corps social. Pour qu'il y ait société, et, à plus forte raison pour que cette société prospère, il faut donc que tous les esprits des citoyens soient toujours rassemblés et tenus ensemble par quelques idées principales ; et cela ne saurait être, à moins que chacun ne vienne quelquefois puiser ses opinions à une même source et ne consente à recevoir un certain nombre de croyances toutes faites.» Tocqueville, De la démocratie en Amérique. Tome 2, Chapitre II.
Tocqueville a-t-il raison de penser que l'autorité intellectuelle est une condition impérative de l'existence de la vie sociale ? Cette question importe, mais nous la laisserons de côté. Nous nous contenterons de souligner que l'opinion de Tocqueville contredit ce que suggèrent les manuels scolaires.
Mais Tocqueville ne se contente pas de justifier l'existence d'une autorité intellectuelle par le fait qu'elle est indispensable à la stabilité de la société. Il la justifie également en la présentant comme avantageuse pour les individus sur lesquels elle s'exerce :
«Si je considère maintenant l'homme à part, je trouve que les croyances dogmatiques ne lui sont pas moins indispensables pour vivre seul que pour agir en commun avec ses semblables.
«Si l'homme était forcé de se prouver à lui-même toutes les vérités dont il se sert chaque jour, il n'en finirait. ; il s'épuiserait en démonstrations préliminaires sans avancer ; comme il n'a pas le temps, à cause du court espace de la vie, ni la faculté, à cause des bornes de son esprit, d'en agir ainsi, il en est réduit à tenir pour assurés une foule de faits et d'opinions qu'il n'a eu ni le loisir ni le pouvoir d'examiner et de vérifier par lui-même, mais que de plus habiles ont trouvés.»
Tocqueville présente l'autorité intellectuelle comme avantageuse pour l'individu parce qu'elle est supérieure à l'individu. L'autorité intellectuelle est «plus habile» que lui. En lui faisant aveuglément confiance, l'individu adoptera des opinions plus justes que si, fanfaron prétentieux et irresponsable, il avait prétendu penser par lui-même. Tocqueville a peut-être raison si l'autorité intellectuelle est intellectuellement honnête. Mais qu'en sera-t-il si cette autorité est malhonnête, si elle utilise son habileté pour tromper avec art ? C'est une chose que l'autorité soit plus habile, c'en est une autre qu'elle soit probe. La question de la probité de l'autorité intellectuelle est donc une question essentielle, mais Tocqueville ne la pose pas. Peut-être parce qu'on lui a caché qu'il peut exister des individus malhonnêtes en ce bas monde.
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Une dame affolée demande à un vétérinaire de venir immédiatement : sa chatte est malade. Quand le vétérinaire arrive, elle lui montre le ventre énorme de sa chatte. Le vétérinaire lui répond : «Madame, votre chatte n'est pas malade. Elle attend des petits.» La dame lui répond que c'est impossible. Il n'y a aucun mâle ici. Et lui?, demande le vétérinaire en montrant un matou qui dort sur le fauteuil. La dame réplique : «Mais enfin voyons, docteur, vous n'y pensez pas. C'est son père.»
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Puissance et dangerosité
Il est important de faire une distinction entre puissance et dangerosité. La dangerosité d’un être désigne le danger qu’il représente pour nous. Sa puissance se rapporte aux moyens qu’il a de nous nuire.
Considérons un tigre. Le tigre possède à la fois la puissance et la dangerosité. Il a la puissance de tuer un être humain. Il peut, de plus, utiliser cette puissance contre un être humain. Le tigre est un animal dangereux.
Considérons à présent un petit tigre, le chat. Le chat n’a pas la puissance de tuer un être humain parce qu’il est trop petit pour cela. Il peut griffer ou mordre, mais il ne peut pas tuer. Le chat n’est pas un animal dangereux.
Cependant, si le chat n’est pas un animal dangereux pour l’homme, il l’est pour les souris, les rats et les oiseaux. La dangerosité est relative. Le chat n’est pas un animal inoffensif en lui-même. Il est inoffensif pour plus puissant que lui.
Cette distinction entre puissance et dangerosité est évidente. Tous les animaux sauvages la font. Un animal puissant ne s’inquiète pas des animaux prédateurs trop petits pour l’attaquer. Nous la faisons aussi instinctivement.
Il est en revanche un être vis-à-vis duquel nous ne faisons pas clairement cette distinction, l’État. Dans l’État nous devons distinguer deux choses : sa puissance et sa dangerosité. La puissance de l’État désigne les moyens qu’il a sur nous : nous faire arrêter, condamner, emprisonner, déporter, etc. La dangerosité se rapporte à sa bienveillance envers nous. Un État puisant a les moyens de nous nuire, mais s’il est bienveillant, il ne les utilisera pas. L’État ne sera pas dangereux. L’État dangereux est celui qui cumule un pouvoir sur nous mais qui n’est pas bienveillant avec nous.
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Internet est sale, Internet pue.