
Le droit public propose ce qu'il a appelle des "théories de la souveraineté" : souveraineté de droit divin, souveraineté du peuple, souveraineté de la nation, etc.
D'après la philosophie politique, une théorie de la souveraineté est le résultat d'une démarche intellectuelle dont la finalité est de déterminer le titulaire légitime de la souveraineté. Une théorie de la souveraineté répond à la question : « À qui appartient la souveraineté ? »
Toutes les théories de la souveraineté présentent la souveraineté comme un droit subjectif. Les droits subjectifs, dont l'exemple le plus parfait, le paradigme, est le droit de propriété, sont des droits qui appartiennent à un titulaire auquel ils confèrent des prérogatives définies par le droit positif. Le titulaire du droit est le sujet du droit, d'où l'appellation de droit subjectif.
Ainsi, dans toute théorie de la souveraineté, la souveraineté est vue comme un droit de propriété incorporelle, à la manière d'un droit d'auteur. Le titulaire de ce droit est le souverain légitime. La prérogative que ce droit lui confère est le droit de commander aux autres hommes.
La contrepartie d'un droit subjectif est l'obligation. Le titulaire du droit est le créancier de l'obligation, le débiteur du droit est le débiteur de l'obligation. L'obligation est, comme le droit, subjective dans la mesure où elle incombe à un sujet de droit, le débiteur de l'obligation. Mais cela, on ne le dit jamais. Aucun juriste ne parlera d'obligation subjective. Le droit se contente des droits subjectifs.
L'obligation est ainsi la contrepartie nécessaire, la raison d'être, du droit subjectif. La créance du titulaire a pour contrepartie l'obligation du débiteur. L'obligation du débiteur a sa source dans la créance du titulaire du droit.
Nous voyons ainsi que toute théorie de la souveraineté est en même temps une théorie de l'obligation d'obéir. Mais cela on ne le dit pas non plus. Pour des raisons qui m'échappent, les juristes publics préfèrent parler de théories de la souveraineté plutôt que de théories de l'obéissance.
Comme la souveraineté est un droit subjectif, le droit de commander aux autres hommes, la contrepartie de ce droit subjectif est l'obligation de ces hommes d'obéir au titulaire du droit subjectif. Le fait que toutes les théories de la souveraineté sont des théories de l'obligation d'obéir est l'explication de leur existence. L'obligation d'obéir est leur seule et unique raison d'être. Déterminer à qui appartient le droit de commander ne présente aucun intérêt en soi. Son unique intérêt est qu'en déterminant à qui appartient la souveraineté, on détermine du même coup à qui appartient l'obligation d'obéir aux ordres du Souverain légitime. Cependant, les théories de la souveraineté ne sont pas, comme nous pourrions le penser, des théories juridiques. Ce sont des théories morales.
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Plus une société est civilisée, plus elle est intellectuellement malhonnête.