La question de la probité de la société très civilisée dans laquelle nous vivons peut-être posée sous une forme générale. Mais elle peut également être posée sous une forme spéciale.
Le 17 juin 1789, les députés du tiers état aux États généraux se sont autoproclamés Assemblée nationale. Après le ralliement du clergé et de la noblesse, l'assemblée autoproclamée a pris le nom d'Assemblée constituante ou, plus simplement, de Constituante. C'est sous ce nom qu'elle est entrée dans les livres d'histoire. On l'appelle la Constituante sans autre forme de procès.
Si la question de la probité de la société dans laquelle nous vivons peut-être posée d'une manière générale, elle peut être posée de manière spéciale à propos de la Constituante de 1789 à 1791. Cette assemblée était-elle honnête ? Quand je pose cette question, je ne parle pas des membres de l'assemblée, mais de l'assemblée elle-même en tant que corps délibérant ayant une volonté unique résultat des délibérations de ses membres. Nous savons que les membres de l'Assemblée constituante n'étaient pas tous intègres. L'exemple le plus caractéristique est celui du comte de Mirabeau. Mirabeau jouait un double jeu. Il était révolutionnaire dans ses discours enflammés à la Constituante, mais conseillait en secret la cour du roi. Après sa mort, ce grand homme de la révolution française a été inhumé au Panthéon. Mais, lorsque l'on a découvert par hasard dans une armoire secrète sa correspondance avec la reine Marie-Antoinette, le héros de la révolution a été déchu et son corps retiré du Panthéon. À vrai dire, ce que les révolutionnaires reprochaient à Mirabeau, ce n'était pas sa duplicité, c'était de s'être fait prendre. Comme il était devenu impossible de nier sa duplicité, il leur était impossible de continuer à idolâtrer Mirabeau sans se compromettre.
Ainsi, l'Assemblée constituante en tant que corps délibérant était-elle honnête ? Ou bien Mirabeau n'était-il qu'une pomme pourrie dans un panier de pommes saines ? Cette question n'a jamais posée parce qu'elle ne se pose pas.
Personne n'a jamais dit que l'Assemblée constituante était honnête. On nous apprend qu'elle a proclamé les droits de l'homme, qu'elle a aboli les privilèges, qu'elle a donné la liberté et l'égalité au monde. Mais personne n'a jamais dit, personne ne dira jamais, qu'elle était honnête. Personne ne l'a jamais dit parce que le dire serait poser en creux la question de son honnêteté. Or, cette question ne peut pas être posée, pas même en creux, parce qu'elle ne se pose pas.