En France, comme dans beaucoup de pays, l’enseignement est gratuit et obligatoire. Il est, de plus, déclaré laïc. A partir de l’âge de 3 ou 4 ans, et jusqu’à 16 ans voire plus, tous les enfants reçoivent un enseignement. Mais cet enseignement doit-il développer leur esprit critique ?
Il est possible de répondre oui ou non à cette question. Les uns pensent que oui. D’autres pensent que non.
L’historien Jules Isaac était du nombre de ceux qui estimaient que l’enseignement public a, entre autres, pour fonction de développer l’esprit critique.
« L’explication et le commentaire de ces citations permettront aux élèves de prendre contact avec ce que l’on peut appeler les réalités historiques et même de s’exercer dans la classe d’histoire, comme il le font déjà dans la classe de lettres, à la critique élémentaire des textes. Ainsi compris, l’enseignement de l’histoire satisfera pleinement à ce qui est la fonction éminente de l’enseignement secondaire : la formation de l’esprit critique. » Albert Malet, Jules Isaac, Cours d’histoire romaine.
Derrière cette opinion se tient une conception optimiste et positive de la société, celle de la conception de la maison de verre. L’enseignement doit développer l’esprit critique parce qu’ainsi, les gens ne croiront pas n’importe quoi. La société peut se le permettre parce qu’elle est une maison de verre : elle peut tout mettre sur la table, elle n’a rien à cacher. L’esprit critique ne peut qu’amener les gens à aimer davantage la société dans laquelle ils vivent.
Ce qui me frappe dans cette opinion, c’est qu’une partie est exprimée, l’autre sous-entendue. Jules Isaac disait que la mission éminente de l’enseignement est de développer l’esprit critique, mais il ne justifiait pas son point de vue. Pourquoi ? Peut-être parce qu’il pensait que ce qu’il disait n’était pas la conviction d’une minorité avancée, mais une opinion partagée par tous et que, de ce fait, il n’était pas nécessaire d’argumenter. En disant que la mission de l’enseignement est de développer l’esprit critique, il ne faisait qu’exprimer une vérité qui ne se discute pas. Une vérité au sujet de laquelle, par conséquent, l’esprit critique n’a pas à s’exercer.
L’autre réponse à la question est négative. L’enseignement doit enseigner des faits, des chiffres, des idées, mais il ne doit pas développer l’esprit critique.
Ceux qui pensent ainsi ne justifient pas tous leur conviction de la même manière.
Une manière de la justifier est d’affirmer que ce serait une perte de temps et d’énergie. Sans doute, notre société est une maison de verre, elle n’a rien à cacher. Mais si chacun commençait à poser des questions sur tout ce qu’il a appris, on n’en finirait pas de débattre. Mieux vaut faire confiance.
Une autre manière de justifier la soumission intellectuelle consiste à dire que la société a besoin d’ordre. Aucun ordre n’est pas parfait, mais mieux vaut un ordre imparfait que pas d’ordre du tout. Il faut donc, dans la société, une autorité qui légitime cet ordre en le présentant comme parfait. L’esprit critique est mauvais parce qu’il faut empêcher, dans l’intérêt de l’ordre, que l’idée que l’ordre prime la vérité soit comprise.
Telle était l’opinion du célèbre écrivain politique Alexis de Tocqueville, moins candide que Jules Isaac.
« Il est évident que, dans les sociétés démocratiques, l’intérêt des individus aussi bien que la sûreté de l’État exige que l’éducation du plus grand nombre soit scientifique, commerciale et industrielle plutôt que littéraires. » De la démocratie en Amérique, vol 2, p80.
Tocqueville, noble par sa naissance, d’esprit aristocratique par son éducation et sa tradition familiale, attaché à l’ordre, avait la conviction qu’il ne peut exister d’ordre stable sans un pouvoir pouvoir exercé par une élite aristocratique. La masse doit être instruite techniquement pour former des ouvriers, des contremaîtres, des ingénieurs, des comptables que l’industrie et le commerce pourrons utiliser immédiatement, mais en matière de politique, il ne faut enseigner à la masse qu’un catéchisme. En conséquence, Tocqueville estimait que toute société a besoin d’une autorité intellectuelle à laquelle les individus font confiance et dont ils n’examinent pas les paroles. Pour lui, fervent catholique, la meilleure des autorité politique est la religion parce qu’elle place la soumission au-dessus de tout :
« Les hommes ne peuvent se passer de croyance dogmatiques. Parmi toutes les croyances dogmatiques, les plus désirables me semblent être les croyances en matière de religion. » p. 29
Descartes, comme Tocqueville, milite pour la soumission intellectuelle. Après avoir déclaré qu’il avait examiné les opinions qu’il avait reçues de ses maîtres, il déconseille aux autres de l’imiter. L’esprit critique doit rester l’apanage d’une élite cultivée, liée au pouvoir et dévouée aux intérêts du pouvoir :
« La seule résolution de se défaire de toutes les opinions qu’on a reçues auparavant en sa créance n’est pas un exemple que chacun doive suivre. Le monde n’est quasi composé que deux sortes d’esprits auxquels il ne convient aucunement. Ceux qui, se croyant plus habiles qu’ils ne sont demeureraient égarés toute leur vie. Puis de ceux qui, ayant assez de raison ou de modestie pour juger qu’ils sont moins capables de distinguer le vrai d’avec le faux que quelques autres par lesquels ils peuvent être instruits, doivent bien plutôt se contenter de suivre les opinions de ces autres qu’en chercher eux-mêmes de nouvelles. » Discours de la méthode, Deuxième partie, p44.