Officiellement, les États modernes sont des États laïcs. La religion, nous dit-on, y est séparée de l'État. C'est ainsi que nous pouvons lire dans la constitution du 4 octobre 1958 : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. » Constitution du 4 octobre 1958, article premier.
La même affirmation figurait déjà dans la constitution de la IVe République (27 octobre 1946) : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. » Constitution du 27 octobre 1946, article premier.
Ces articles sont mensongers. L'État français n'est pas un État laïc, c'est un État religieux.
L'affirmation de la laïcité de l'État ne se retrouve dans aucune des constitutions antérieures à celle de la IVe République. Elle n'existait ni dans les lois constitutionnelles de la IIIe République, ni même dans la constitution de la seconde république. : « La République française est démocratique, une et indivisible. » Préambule de la constitution du 4 novembre 1848.
Étant donné que les États des pays économiquement développés sont des États religieux, la séparation du domaine politique et du domaine religieux, est un mensonge. Il est vrai qu'il existe en France plus que dans d'autres pays comme l'Angleterre ou les États -Unis une séparation de l'État et du christianisme. Néanmoins, la séparation de l'Église et de l'État est un mensonge parce que la révolution française de 1789 a créé sa propre religion et parce que, depuis cette date, l'État n'a jamais été séparé de la religion de 1789. L'idée de séparation de l'Église et de l'État repose donc sur la prétention des États modernes, particulièrement l'État français, d'être des États laïcs. Étant donné que leur religion est inavouée, ils peuvent prétendre que le domaine politique et le domaine religieux sont séparés.
La laïcité de l'enseignement est également un mensonge. L'école publique n'est pas une école laïque mais une école religieuse. L'enseignement public n'est pas un enseignement laïc, mais un enseignement religieux. Les instituteurs, les hussards noirs de la république, n'étaient pas des laïcs, mais des ecclésiastiques, des prêtres. Si leur mission était d'arracher les enfants à l'influence des prêtres catholiques, c'était seulement pour les soumettre à l'influence d'autres prêtres, les prêtres de l'État moderne, les prêtres de la religion de 1789.
La religion de 1789, étant une religion inavouée, n'est pas dénommée. Elle n'a pas de nom. Comme nous ne pouvons la nommer, il nous faut la décrire.
La religion de 1789 est la religion des principes. La société serait fondée sur des principes fondamentaux sacrés dont découlerait toute l'organisation politique et sociale par un système de hiérarchie des normes.
La religion de 1789 peut également être définie comme la religion de la raison. En effet, les principes fondamentaux n'ont pas été créés par l'homme parce que, comme Dieu, ils existent de toute éternité. Les hommes n'ont fait que les découvrir à l'aide de leur raison (Les fameux "philosophes des Lumières"). C'est la raison pour laquelle la religion des principes est également la religion de la raison humaine.
La religion de 1789 est également la religion du droit. Étant donné que les principes fondamentaux sont des principes juridiques, les individus n'obéissent pas à des personnes, ils obéissent au droit. Le droit est ainsi élevé au rang de divinité.
Enfin, la religion de 1789 est la religion de la justice. Droit et justice se confondent parce que les principes juridiques fondamentaux sont conformes à une idée de justice éternelle qui, comme les principes, existe de toute éternité et qui a donc également un caractère divin.
La plupart des gens s'imaginent aujourd'hui que l'obscurantisme appartient aux temps obscurs. Ils s’imaginent que de nos jours le citoyen (eux-mêmes) est éclairé. Ils se trompent fort. Aucune société n'a été plus obscurantiste que celle dans laquelle nous vivons. La révolution française n'a pas inventé le mensonge politique, mais elle lui a donné une extension formidable qu'aucune société antérieure n'avait jamais connue. Elle l'a fait pénétrer dans chaque recoin de la vie publique. Les sociétés qui ont précédé la révolution française étaient somme toute honnêtes parce que l'écart entre la réalité de la société et ce qu'elle prétendait être était raisonnable. De nos jours, c'est un gouffre qui sépare la réalité de la société de ce qu'elle prétend être.
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Il est interdit de critiquer un système politique qui accepte la critique
Le principal argument de vente des régimes politiques qui se font appeler des démocraties est la liberté. Une société démocratique est une société de liberté. De la même manière que l'égalité est la formule chimique du féminisme, la liberté est la formule chimique de la démocratie.
La liberté existe bien sûr dans le domaine politique mais aussi et surtout dans le domaine des idées puisque c'est la liberté des idées qui est à la base de la liberté politique.
« C'est l'honneur des démocraties de permettre à chacun d'exprimer librement ses sentiments et ses opinions. » Philippe tesson.
Dans un roman de Philippe Roth, un personnage demande à un homme : « Cela vous dérange ce que vient de dire la dame ? ». L'homme répond : « Non, pas du tout, nous sommes dans une démocratie. »
Ainsi, l'image d'Épinal des régimes démocratiques représente un régime politique dans lequel "chacun peut s'exprimer librement".
Il y a cependant une différence entre la théorie et la pratique. La liberté de critique existe, mais on est prié de ne pas s'en servir. Elle est faite pour être admirée non pour être utilisée. Elle est comme les joyaux de la couronne d'Angleterre : chacun a le droit de les admirer mais nul n'a le droit d'y toucher.
L'argument de ceux qui n'acceptent pas que l'on critique la démocratie est celui du moindre mal. Bien sûr, reconnaissent-ils, tout n'est pas parfait. Il y a de la corruption, des mensonges, de la fraude, du clientélisme, etc. Reconnaissez cependant que c'est un moindre mal par rapport aux dictatures.
« Tant qu'il y aura des dictatures, je n'aurais pas le cœur à critiquer une démocratie. » Jean Rostand, biologiste.
Ainsi, pour Jean Rostand, éminent scientifique, les "dictatures" sont un père fouettard qui suspend (provisoirement, bien sûr) son droit de critiquer la démocratie.
Ceux qui, comme Jean Rostand, s'autoriseront à critiquer la démocratie dès qu'il n'y aura plus une seule "dictature" (cela ne saurait tarder) refusent également aux autres ce qu'ils ne s'autorisent pas à eux-mêmes. Leur argument est que ceux qui critiquent la démocratie ont de la chance de vivre dans une démocratie. Dans une dictature, dans un régime totalitaire, ils seraient en prison, déportés au goulag ou fusillés. Ainsi, de leur point de vue, nul n'a (provisoirement) le droit de critiquer la démocratie parce qu'elle accepte la liberté de critique.
L'interdiction de critiquer la démocratie apparaît dans des termes tels que « anti parlementarisme ». Si vous critiquez un restaurant, vous êtes un critique gastronomique. Si vous critiquez un roman, vous êtes un critique littéraire. Si vous critiquez les institutions politiques démocratiques vous êtes un ennemi.
L'argument convenu utilisé pour traiter en ennemis ceux qui ne se contentent pas de s'émerveiller de la liberté de critique mais prétendent l'utiliser est que l'antiparlementarisme « on sait où ça mène. » Sous-entendu, au totalitarisme. Vraiment ? Et pourquoi donc ? Je croyais que le citoyen était éclairé. S'il est éclairé, comment se fait-il qu'il ne soit pas capable de juger par lui-même ? Comment se fait-il qu'il soit nécessaire d'instituer un contrôle parental pour lui comme pour des enfants ?
En vérité, ce n'est pas la critique des institutions politiques qui mène « où vous savez » mais tout au contraire son étouffement.